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Full text of "Voltaire à Ferney"

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VOLTAIRE  A  FERNEY 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/voltaireferneyOOno 


EUGENE  NOËL 


VOLTAIRE 


A   FERNEY 


-^^ji^^- 


ROUEN 

LMPRIMÉ  PAR  D.  BRIÉRE  ET  FILS 

RUE  SAINT-LÔ,  N"   7 

1867 


yniversitaa 

BIBUOTHECA 

Ottaviensi» 


PQ 


VOLTAIRE  A  FERNEY 


J'avoue  que  les  jésuites  me 
damneront;  mais  Dieu,  qui 
n'est  ni  jésuite,  ni  janséniste, 
ni  calviniste,  ni  anabaptiste, 
ni  papiste,  me  sauvera. 

(  Voltaire,  lettre  à  M.  Tron- 
ctiin,  de  Lyon,  8  décembre 
1760.) 


I. 


L'avènement  de  Voltaire  à  la  royauté 
morale  ne  date  ni  de  la  Henriade,  ni  de 
Charles  Xll ,  ni  de  Zaïre ,  ni  du  Siècle  de 
Louis  XIV,  ni  même  de  sa  tragédie  de  Ma- 
homet ;  il  date  de  son  installation  à  Ferney. 
C'est  à  partir  de  ce  moment  que,  renonçant  à 
sa  vie  purement  littéraire,  se  faisant  à  la  fois 


-  6  — 
agriculteur,  manufacturier,  commerçant, 
armateur,  etc.,  il  devient  «  le  roi  Voltaire.  >» 
Ses  grandes  œuvres  ne  seront  pas  des  livres, 
mais  des  actions ,  et  il  fera  faire  au  genre 
liumain  tout  entier  un  pas  immense  dans 
les  voies  de  la  justice  et  de  la  lumière. 

Le  sentiment  populaire  et  même  la  haine 
de  ses  ennemis  ne  s'y  sont  pas  trompés:  ils 
l'ont  appelé,  avec  admiration  ou  colère,  le 
patriarche  de  Ferney;  ce  nom  lui  restera. 

Toute  la  partie  de, sa  vie  qui  a  précédé, 
depuis  sa  naissance  jusqu'à  l'âge  de  soixante- 
et-un  ans,  n'importe  que  parce  qu'on  y  peut 
voir  de  quelle  manière,  par  sa  propre  nature 
et  par  les  circonstances,  il  fut  préparé  à 
jouer  un  rôle  de  cette  importance. 

C'est  en  1755  qu'eut  lieu  son  installation 
à  Ferney.  Il  venait  de  traverser  la  période 
la  plus  douloureuse  de  sa  vie  :  quatre  ans 
plus  tôt ,  il  avait  failli  mourir  de  chagrin 
au  moment  où  M^^^  ^^  Ghâtelet  lui  fut  en- 
levée d'une  manière  si  tragique.  Mais  rap- 
pelons les  faits  principaux  de  la  vie  de  Vol- 
taire, faits  qui  certainement  furent  les  pré- 
ludes de  tout  ce  que  nous  verrons  par  la 
suite. 

Fils ,  comme  on  sait ,  d'une  femme  de 
beaucoup  d'esprit  et  d'un  père  qui  avait  été 
notaire  et  trésorier  du  roi,  il  entra,  ses  étu- 


-  7  - 
des  achevées,  cliez  un  procureur  ;  il  s'initia 
très  vite  aux  détails  de  la  procédure,  et  nous 
verrons  que  toute  sa  vie  il  s'en  souviendra 
parfaitement.  Le  jeune  légiste  reparaîtra 
dans  les  grands  procès  où  vont  être  vain- 
cus juridiqnement  le  fanatisme  et  la  barba- 
rie. Une  brouille  avec  son  père  le  força  de 
quitter  Paris.  Grâce  aux  recommandations 
d'un  parrain  fort  répandu  dans  le  monde, 
l'abbé  de  Gbâteauneuf,  il  vécut  pendant  près 
de  deux  ans  de  château  en  château  ;  il  so 
lia  ainsi  d'amitié  avec  ce  que  la  noblesse 
d'alors  comptait  de  plus  illustre.  Cette  pé- 
régtination,  pour  lui  fort  instructive,  fat 
suivie  d'un  séjour  en  Hollande  ;  il  apprit  là 
ce  que  peut  le  commerce  pour  la  grandeur 
d'un  peuple.  Il  fut  enchanté  de  ce  qu'il  vit 
à  Amsterdam,  et  nous  verrons  bien  que 
l'habile  négociant  de  Ferney  avait  su  pro- 
fiter de  son  séjour  dans  ce  riche  pays. 
A  peine  rentré  à  Paris ,  il  se  vit ,  pour  le 
plus  léger  des  prétextes ,  emprisonné  onze 
mois  à  la  Bastille  ;  après  quoi  il  dut  quitter 
de  nouveau  la  France  et  se  réfugier  en  An- 
gleterre. Il  y  resta  trois  ans  ;  il  apprit  à 
Londres  des  choses  fort  nouvelles  pour  un 
jeune  Français  de  ce  temps-là. 

Ce  qui  lui  plaisait  surtout  dans  ce  pays , 
et  ce  qu'il  désirait  voir  s'étendre  à  d'autres 


contrées,  ce  fat  cette  liberté  de  la  presse;  ce 
fut  ce  parlement,  où  huit  cents  personnes 
avaient  le  droit  de  parler  en  public  et  de 
soutenir  les  droits  de  la  nation  ;  ce  fut  la 
loi  du  jury,  le  droit  accordé  à  tout  citoyen 
d'avoir  un  avocat  pour  le  défendre  ;  ce 
fat  le  respect  de  la  propriété ,  le  respect 
des  personnes.  A  Londres  ,  la  fantaisie  des 
ministres  et  même  du  monarque  était  im- 
puissante à  faire  arrêter  un  citoyen  sans 
rintervention  préalable  de  la  justice  et  de 
la  loi. 

«  Gela  s'appelle  des  prérogatives,  disait- 
il  ,  et  en  effet ,  c'est  une  très  grande  et  très 
heureuse  prérogative  ,  par  dessus  tant  de 
nations,  d'être  sûr  en  vous  couchant  que 
vous  vous  réveillerez  le  lendemain  avec  la 
même  fortune  que  vous  possédiez  la  veille; 
que  vous  ne  serez  pas  enlevé  des  bras  de 
votre  femme  et  de  vos  enfants ,  au  milieu 
de  la  nuit, pour  être  conduit  dans  un  donjon 
ou  dans  un  désert. . .  » 

Ce  qu'il  admira  encore,  ce  fut  la  Société 
Royale  de  Londres ,  composée  des  savants 
anglais  les  plus  illustres.  Dans  cette  assem- 
blée Robert  Boyle  avait  exposé  ses  décou- 
vertes, Harvey  avait  démontré  la  circulation 
du  sang ,  Wren  et  Wallis  exposaient  leurs 


-  9  - 
savants  calculs ,  Halley  ses  découvertes  as- 
tronomiques ,  Newton  faisait  connaître  la 
loi  sublime  qui  règle  la  marche  des  mondes  ; 
le  roi,  le  peuple  ne  dédaignaient  pas  de 
choisir  dans  cette  société  leurs  plus  impor- 
tants dignitaires.  Par  toute  l'Europe,  les 
savants ,  les  philosophes,  les  grands  inven- 
teurs languissaient  dans  la  pauvreté  et 
l'humiliation,  et  plus  souvent  encore  étaient 
persécutés;  mais  il  voyait  à  Londres: 

Newton ,     directeur     des    monnaies    et 
membre  du  parlement  ; 
Locke,  à  la  tête  du  bureau  du  commerce  ; 
Addisson,  ministre  ; 
Prior,  ambassadeur  ; 
Steele,  membre  du  parlement  ; 
Wanbruck,  membre  du  parlement ,  etc. 

Lorsque,  trente  ans  plus  tard  ,  Voltaire 
écrira,  à  Ferney,  le  Dictionnaire  Philosophique 
et  ses  brochures  politiques,  nous  verrons  si 
le  souvenir  lui  était  resté  présent  de  ce 
qull avait  vu  de  l'autre  côté  de  la  Manche. 

De  retour  en  France  et  obligé  de  se  ca- 
cher à  Rouen  ,  puis  à  Déville  ,  il  y  re- 
prend ses  travaux  littéraires  ;  mais  de  plus 
en  plus  la  littérature  tourne  avec  lui  à  la 
philosophie  pratique,  à  l'action:  ses  œu- 
vres en  apparence  les  plus  littéraires  sont 


-io- 
des machines  de  guerre  contre  le  vieux 
monde.  Cependant  on  peut  dire  que  jus- 
qu'ici Voltaire  n'est  encore  qu'un  taquin  , 
un  gamin ,  un  écolier  de  génie  ;  mais  ,  à 
Ferney,  nous  le  verrons,  en  possession  de 
toute  sa  force,  attaquer  corps  à  corps  le 
fanatisme,  la  féodalité,  et  finalement  les 
vaincre.  Au  moment  de  sa  vie  où  nous 
sommes  arrivés,  il  vient  de  donner  Zdire  ; 
le  succès  fat  un  des  plus  grands  qu'il  y  ait 
jamais  eu  au  théâtre.  Cette  œuvre  fat  com- 
me le  signal  d'une  révolution  dans  la  vie 
de  Voltaire  :  c'est  l'époque  de  sa  liaison 
avec  M™«  du  Chatelet.  Une  seule  femme,  il 
l'a  dit  lui-même,  lui  avait  fait  perdre  quel- 
ques heures  dans  sa  jeunesse  :  c'était 
M™o  de  Villars.  Son  amitié  pour  M^^^  du 
Chatelet  ne  fit  que  le  pousser  au  travail  : 
elle  avait  le  goût  des  mathématiques  ,  il  se 
livra  avec  elle  à  l'étude  des  sciences  ,  à  l'as- 
tronomie, à  la  physique  et  à  la  chimie.  Ils 
s'enfermèrent  ensemble  dans  une  charmante 
vallée,  entre  Lorraine  et  Champagne,  au 
château  de  Cirey,  et  ils  y  restèrent  treize 
ans,  c'est-à-dire  jusqu'à  la  mort  de  My^^  du 
Chatelet.  Mais  il  y  eut  pour  Voltaire  plus 
que  la  mort  d'une  compagne  :  il  sut  à  ses 
derniers  moments  qu'elle  aimait  Saint- 
Lamhert.  On  peut  voir  dans  les  mémoires 


—  11  - 

de  Lonchamp,  valet  de  chambre   de    Vol- 
taire, cette  cruelle  tragédie. 

Trahi  de  ce  côté,  malade ,  croyant  à  sa  fin 
prochaine,  sans  cesse  menacé  ou  de  la  Bas- 
tille ou  d'un  nouvel  exil ,  il  se  trouvait,  s'il 
continuait  son  œuvre,  n'avoir  point  en  Eu- 
rope de  plus  puissant  appui  que  le  roi  de 
Prusse,  Frédéric  II  ;  celui-ci,  par  les  lettres 
les  plus  pressantes,  les  plus  amicales,  l'en- 
gageait à  venir  se  fixer  près  de  lui.  Voltaire 
se  décida  enfin  à  partir.  On  sait  ce  que  lut 
pour  lui  ce  séjour  à  Berlin  :  âlcine-Frédé- 
ric  ne  tarda  pas  à  se  changer  en  Denis-le- 
Tyran.  Voltaire  vit  à  Postdam  une  de  ses  œu- 
vres brûlées  par  la  main  du  bourreau ,  on 
lui  vola  par  ordre  du  roi  ses  manuscrits , 
son  argent,  et  il  y  fut  mis  en  prison.  Après 
trois  ans  de  ces  persécutions,  il  revint  en 
France  plus  accablé  qu'au  départ  ;  il  était 
malade  et  se  réfugia  quelque  temps  à  Plom- 
bières ;  puis  ,  autant  pour  fuir  le  monde 
que  pour  travailler  à  son  grand  ouvrage  : 
Essai  sur  l'Esprit  et  les  Mœurs  des  Nations ,  il 
s'enferma  quelques  mois  dans  l'abbaye  de 
Senones,  près  du  tranquille  et  aimable  dom 
Galmet ,  qui  avait  réuni  là  une  des  biblio- 
thèques les  plus  riches  du  monde  en  docu- 
ments historiques.  Mais  où  aller  au  sortir 
de  là?  La  France  lui  était  fermée  ,  il  venait 


—  12  - 

de  s'enfuir  de  la  Prusse,  certaines  in- 
fluences politiques  lui  rendaient  l'Angle- 
terre fort  douteuse  ,  l'Europe  lui  était  véri- 
tablement fermée.  C'est  alors  que  ,  malgré 
tout ,  reprenant  courage  et  se  remettant  à 
l'œuvre,  il  eut  l'incroyable  idée  de  se  créer 
à  lui-même  un  royaume.  Une  circonstance 
imprévue  vint  d'ailleurs  lui  rendre  quel- 
que sécurité  et  quelque  confiance  en  lui- 
même.  Etant  allé  à  Lyon ,  où  le  duc  de  Ri- 
chelieu lavait  appelé  pour  une  entrevue,  il 
y  reçut  du  public  un  si  brillant  accueil , 
surtout  au  théâtre  ,  on  y  fit  éclater  une  telle 
joie  de  sa  présence  ,  il  fut  si  pressé,  si  ap- 
plaudi de  la  foule ,  de  telles  acclamations 
éclatèrent  sur  son  passage ,  qu'il  vit  bien 
que  la  France  est  le  vrai  pays  du  bon  sens. 
Ce  qui  le  combla  de  joie  dans  son  propre 
triomphe,  ce  fut  de  voir  quels  progrès  l'es- 
prit public  avait  faits  en  faveur  de  la  philo- 
sophie. 

A  la  vérité,  M.  le  cardinal  de  Tencin,  ar- 
chevêque de  Lyon,  fut  indigné  de  ces  ova- 
tions décernées  à  l'illustre  voyageur,  mais 
celui-ci  s'en  soucia  peu. 

Le  roi  et  le  royaume  savaient  donc  sa 
rentrée  en  France  ;  cependant  l'ordre  de 
repartir,  qu'il  avait  redouté  d'abord,  ne  ve- 
nait pas.  En  efîet,  il  n'avait  point  été  pro- 


-  13  — 
nonce  contre  lui  de  sentence  d'exil.  Il  re- 
prenait donc  bon  courage  ;  toutefois  il 
laissa  bien  voir  que  son  projet  n'était  pas 
de  revenir  à  Paris,  mais  de  s'établir  dans 
quelque  retraite  la  plus   solitaire  possible. 

Mais  où  trouver  cette  retraite?  Jl  chercha 
quelque  temps  dans  les  Vosges  ;  il  ne  vou- 
lait, disait-il,  qu'un  abri  pour  y  mourir  en 
paix  ;  s'il  ne  mourait  pas,  un  désert  au  mi- 
lieu des  Alpes  lui  suffisait  pour  fonder  sa 
royauté  spirituelle. 

S'il  vivait,  il  sentait  bien  qu'après  avoir 
si  longtemps  écrit ,  il  allait  maintenant 
agir.  Cesserait-il  de  croire  pour  cela  à  l'in- 
fluence de  la  parole  sur  les  sociétés  hu- 
maines ?  Ne  croirait-il  plus  à  la  puissance 
du  livre  ?  Il  allait ,  au  contraire,  écrire  plus 
que  jamais  ;  et  quant  aux  livres,  écoutez  de 
quelle  manière  il  en  parlera  tout- à- l'heure 
dans  le  Dictionnaire  Philosophique  : 

«  Vous  méprisez  les  livres,  vous  dont 
toute  la  vie  est  employée  dans  les  vanités 
de  l'ambition  et  dans  la  recherche  des 
plaisirs  ou  dans  l'oisiveté  ;  mais  songez  que 
tout  l'univers  connu  n'est  gouverné  que 
par  des  livres,  excepté  les  nations  sau- 
vages, n 

Il  allait,  en  redoublant  par  son  exemple 

2 


-  14  - 
l'activité  de  l'Europe,  en  émancipant  le  com- 
merce et  l'industrie,  en  créant  même  des 
industries  nouvelles,  faire  entrer  la  littéra- 
ture, elle  aussi  dans,  des  voies  dont  elle  était 
fort  deshabituée.  C'est  à  Ferney  qu'il  écrivit 
ses  romans,  ses  contes  en  vers,  ses  pam- 
phlets politiques  et  religieux,  et  enfin  ses 
plaidoyers  dans  les  procès  qui  resteront  sa 
vraie  gloire.  Citons  cette  note  en  faveur 
des  serfs  du  Jura  : 

Nouvelle  requête  au  roi  et  à  son  conseil  pour  les 
habitants  de  Longe haumois  ,  Morez ,  Morbier, 
Belle-Fontaine,  les  Rousses,  Bois-d'Amont,  etc.,  en 
Franche-Comté. 

Sire, 

Douze  mille  sujets  mouillent  encore  de  leurs 
larmes  les  pieds  de  votre  trône.  Les  habitants  de 
Longchaumois  sont  prêts  à  servir  Votre  Majesté, 
en  faisant  de  leurs  mains,  à  travers  les  montagnes, 
le  chemin  que  Votre  Majesté  projette  de  Versoix 
et  delà  route  de  Lyon  en  Franche-Comté  ;  ils  ne 
demandent  qu'à  vous  servir.  Le  chapitre  de  Saint- 
Claude,  ci-devant  couvent  des  Bénédictins,  per- 
siste à  vouloir  qu'ils  soient  ses  esclaves. 

Ce  chapitre  n'a  point  de  titres  pour  les  réduire 
en  servitude,  et  les  suppliants  en  ont  pour  être 
libres.  Le  chapitre  a  pour  lui  une  prescription 
d'environ  cent  années.  Les  suppliants  ont  en  leur 
faveur  le  droit  naturel  et  des  pièces  authentiques 
déjà  produites  devant  Votre  Majesté. 


-  15  - 

Il  s'agit  de  savoir  si  ces  actes  authentiqiies  doi- 
vent relever  les  suppliants  de  la  faiblesse  et  de 
l'ignorance  qui  ne  leur  ont  pas  permis  de  les 
faire  valoir,  et  si  la  jouissance  d'une  usurpation 
pendant  cent  années  communique  un  droit  au 
chapitre  contre  les  suppliants.  La  loi  étant  incer- 
taine et  équivoque  sur  ce  point,  les  habitants  sus- 
dits ne  peuvent  recourir  qu'à  Votre  Majesté  , 
comme  au  seul  législateur  de  son  royaume  ;  c'est 
à  lui  seul  de  fixer,  par  un  arrêt  solennel,  l'état 
de  douze  mille  personnes  qui  n'en  ont  point. 

Votre  Majesté  est  seulement  suppliée  de  con- 
sidérer à  quel  état  pitoyable  une  portion  consi- 
dérable de  ses  sujets  est  réduite: 

1°  Lorsqu'un  serf  du  chapitre  passe  pour  être 
malade,  l'agent  ou  le  fermier  du  chapitre  com- 
mence par  mettre  à  la  porte  la  veuve  et  les  en- 
fants et  par  s'emparer  de  tous  les  meubles.  Cette 
inhumanité  seule  dépeuple  la  contrée. 

2°  L'intérêt  du  chapitre  à  la  mort  de  ces  mal- 
heureux est  tellement  visible ,  que  voici  ce  qui 
arriva  le  mois  d'avril  dernier  et  qui  mérite  d'être 
mis  sous  les  yeux  de  A'otre  Majesté: 

Le  chapitre,  en  qualité  d'héritier,  est  tenu  de 
payer  le  chirurgien  et  l'apothicaire.  Un  chirur- 
gien de  Morez,  nommé  Nicod,  demanda,  au  mois 
d'avril,  son  paiement  à  l'agent  du  chapitre.  L'a- 
gent répondit  ces  propres  mots: 

«  Loin  de  vous  payer,  le  chapitre  devrait  vous 
punir  ;  vous  avez  guéri ,  l'année  dernière  ,  deux 
serfs  dont  la  mort  aurait  valu  2,000  écus  à  mes 
maîtres.  » 


-  16  - 

Nous  avons  des  témoins  de  cet  horrible  pro- 
pos, nous  demandons  à  en  faire  la  preuve. 

Nous  ne  voulons  point  fatiguer  Votre  Majesté 
par  le  récit  avéré  de  cent  désastres  qui  font  fré- 
mir la  nature  ;  d'enfants  à  la  mamelle  abandon- 
nés et  trouvés  morts  sous  le  scellé  de  leur  père  ; 
de  filles  chassées  de  la  maison  paternelle,  où 
elles  avaient  été  mariées,  et  mortes  dans  les  en- 
virons au  milieu  des  neiges;  d'enfants  estropiés 
de  coups  par  les  agents  du  chapitre,  de  peur 
qu'ils  n'aillent  demander  justice.  Ces  récits  trop 
vrais  déchireraient  votre  cœur  paternel. 

Nous  sommes  enfermés  entre  deux  chaînes  de 
montagnes,  sans  aucune  communication  avec  le 
reste  de  la  terre.  Le  chapitre  ne  nous  permet 
pas  même  des  armes  pour  nous  défendre  contre 
les  loups,  dont  nous  sommes  environnés.  Nous 
avons  vu,  l'hiver  dernier,  nos  enfants  dévorés 
sans  pouvoir  les  secourir  ;  nous  restons  en  proie 
au  chapitre  de  Saint-Claude  et  aux  bêtes  féroces. 
Nous  n'avons  que  Votre  Majesté  pour  nous  pro- 


Ge  qui  précède  nous  montre  dans  quelle 
vie  nouvelle  va  entrer  l'auteur  de  Zaïre  ; 
mais  n'anticipons  point:  racontons  dans 
leur  ordre  les  principaux  évéHements  de 
cette  existence  du  patriarche  ,  et  surtout 
gardons-nous  bien  à  l'avenir  de  confondre 
la  première  et  la  seconde  phase  de  la  vie 
du  grand  réformateur.   Sa   grande  action, 


-  17- 
comme  celle  de  Socrate ,  eut  ses  temps  de 
préparation.  Le  Socrate  dont  se  moqae 
Aristophane  n'est  point  du  tout  le  Socrate 
dont  nous  parleront  plus  tard  Platon  et 
Xénophon.  Des  rêveries  métaphysiques , 
dont  se  moque  avec  tant  de  raison  l'au- 
teur des  Nues^  Socrate  en  était  venu  enfin  au 
bon  sens  dans  sa  vieillesse.  Le  patriarche  de 
Ferney  n'en  vint  pas  seulement  au  bon 
sens  ;  il  fut ,  comme  aucun  homme  ne 
l'avait  été  avant  lui ,  animé  d'un  invin- 
cible sentiment  de  justice.  A  force  d'expé- 
rience et  de  malheurs ,  désintéressé  de  lui- 
même  ,  il  n'aura  plus  d'autre  souci  que  le 
salut  général. 


n. 


Nous  sommes  en  1755,  Voltaire  a  soixante- 
et-un  ans  ;  le  voici  établi  dans  un  vaste 
domaine ,  formé  de  plusieurs  seigneuries 
achetées  par  lui  et  s'étendant  sur  les  terri- 
toires de  France ,  de  Savoie ,  de  Genève  et 
de  Suisse.  Le  voici  donc  habitant  à  la  fois 
deux  royaumes  et  deux  républiques.  Il  eût 
fallu ,  pour  l'exiler  désormais,  l'entente  de 
toutes  les  puissances. 


—  18  - 

Ce  magnifique  domaine,  unique  au  monde 
parla  beauté  inexprimable  de  sa  situation 
et  par  cet  avantage  de  faire  son  seigneur 
citoyen  de  quatre  nations,  était  composé  des 
seigneuries  de  Ferney,  de  Tourney,  de  Mou- 
rion  et  d'une  jolie  maison  de  campagne  si- 
tuée sur  le  territoire  de  Genève,  au  bord  du 
lac,  et  qu'il  appela  les  Délices. 

La  position  était  inexpugnable:  on  ne  brû- 
lait plus  les  philosophes  ;  il  n'avait  plus  à 
craindre  que  le  poignard  de  quelque  fana- 
tique; mais  il  y  songea  peu;  il  était  d'ail- 
leurs entouré  et  gardé  comme  un  roi.  Le 
voilà  donc  devenu  un  grand  seigneur  ter- 
rien, enraciné,  en  quelque  sorte,  dans  le  sol 
de  quatre  puissances  !  Je  suis  de  toutes  les  na- 
tions, écrivait-il.  Pour  la  première  fois  il 
éprouve  la  joie  de  se  sentir  tout-à-fait  libre  ; 
il  peut  agir,  parler.  Il  n'a  guère  écrit  jus- 
qu'ici qu'au  nom  de  la  philosophie,  mais  sa 
voix  va  devenir  celle  de  tous  les  muets  de  ce 
monde,  la  voix  des  paysans,  la  voix  des  serfs. 
Il  sera,  au  centre  de  l'Europe,  le  laboureur 
roi;  aussi  quelle  joie  de  cette  installation! 
Chevaux,  bœufs,  moutons  ,  charrues ,  cha- 
riots ,  il  achète,  sème,  plante,  défriche,  bâ- 
tit tout  un  village  ;  il  fait  venir  des  colons, 
crée  des  manufactures.  Le  voici  dans  sa 
sphère  de  créateur  et  de  réformateur  :  il 


-  19  - 
fait  des  plans,  donne  des  ordres,  voit  la  na- 
ture elle-même  se  transformer  sous  ses 
yeux  :  un  désert  se  change  en  une  colonie 
laborieuse  et  prospère.  C'est  pour  lui  l'au- 
rore d'une  existence  nouvelle,  existence  heu- 
reuse qui  lui  permet  de  donner  carrière  à 
toutes  ses  facultés;  c'est  la  vie  humaine 
dans  toute  sa  plénitude,  et  c'est  pour  cette 
vie,  dit-il,  que  l'homme  est  né.  Quand  Dieu 
créa  Adam,  il  le  mit  dans  un  heau  jardin  , 
ut  operaretur  eum^  pour  qu'il  le  cultivât. 

Son  bonheur,  son  enthousiasmée  éclatent 
dans  toutes  ses  paroles  ;  on  le  dirait  rajeu- 
ni. Il  écrite  Thiriot  :  «  Je  me  suis  fait  ma- 
çon, charpentier,  jardinier...  » 

Puis  il  ajoute  en  riant  :  «  Nous  sommes 
occupés,  M°»«  Denis  et  moi,  à  faire  bâtir 
des  loges  pour  nos  amis  et  pour  nos  pou- 
les. Nous  faisons  faire  des  carrosses  et  des 
brouettes;  nous  plantons  des  orangers  et 
des  oignons,  des  tulipes  et  des  carottes. 
Nous  manquons  de  tout.  Il  faut  fonder  Gar- 
thage...  Ma  maison  est  dans  le  territoire 
de  Genève,  et  mon  pré  dans  celui  de  France  : 
il  est  vrai  que  j'ai  à  l'autre  bout  du  lac  une 
maison  qui  est  tout-à-fait  suisse...» 

Il  l'invite  à  venir  passer  au  moins  un  an 
aux  bords  de  son  lac  :  «  Vous  y  serez ,  lui 
dit-il   avec  la    gaîté  d'un   jeune  homme, 


-  20  - 
alimenté,  désaltéré,  rasé,  porté  de  Prangin 
aux  Délices,  des  Délices  à  Genève,  à  Mor- 
ges,  qui  ressemble  à  la  situation  de  Gon- 
stantinople;  à  Monrion,  qui  est  ma  maison 
près  Lausanne  ;  vous  y  trouverez  partout 
bon  vin,  bon  visage  d'hôte. . .,  etc.,  etc.  »» 

Le  voici ,    plus   que   jamais ,   redevenu 
poète  : 

Liberté  l  liberté  !  ton  trône  est  en  ces  lieux  ! 


Qu'il  est  doux  d'employer  le  déclin  de  son  âge, 
Comme  le  grand  Virgile  occupa  son  printemps  ! 
Du  beau  lac  de  Mantoue  il  aimait  le  rivage, 
11  cultivait  la  terre  et  chantait  ses  présents. 

C'est  la  cour  qu'on  doit  fuir,  c'est  aux  champs 

[  qu'il  faut  vivre. 
Dieu  du  jour,  Dieu  des  vers,  j'ai  ton  exemple  à 

[ suivre  : 
Tu  gardas  les  troupeaux,  mais  c'était  ceux  d'un  roi; 
Je  n'aime  les  moutons  que  quand  ils  sont  à  moi. 
L'arbre  qu'on  a  planté  rit  plus  à  notre  vue 
Que  le  parc  de  Yersaille  et  sa  noble  étendue. 


Dans  son  enthousiasme  il  crée,  en  jouant, 
une  littérature  nouvelle,  celle  de  ses  char- 
mants contes  en  vers  et  en  prose:  Le  Pauvre 
Diable^  les  Chevaux  et  les  Anes^  le  Russe  à  Paris, 
Micromégas^  Jeannot  et  Colin,  etc. 


-  21  - 
Il  crée  le  style  de  ses  admirables  Epîtres  : 

En  vain  sur  son  crédit  un  délateur  s'appuie, 
Sous  son  bonnet  carré,  que  ma  main  jette  à  bas, 
Je  découvre,  en  riant,  la  tête  de  Midas. 
J'honore  Diderot,  malgré  la  calomnie  ; 
Ma  voix  parle  plus  haut  que  les  cris  de  l'envie. 
Les  échos  des  rochers  qui  ceignent  mon  désert 
Répètent  après  moi  le  nom  de  d'Alembert. 


On  le  voit  écrire  plus  tard  à  M™^  du  Def- 
fand  : 

«  Si  j'osais,  je  me  croirais  sage ,  tant  je 
suis  heureux.  Je  n'ai  vécu  que  du  jour  où 
j'ai  choisi  ma  retraite  ;  tout  autre  genre  de 
vie  me  serait  insupportable.  Paris  vous  est 
nécessaire,  il  me  serait  mortel  ;  il  faut  que 
chacun  reste  dans  son  élément.  Je  suis  très 
fâché  que  le  mien  soit  incompatible  avec  le 
vôtre 

»  J'ai  de  très   vastes  possessions  que  je 

cultive Ma  destinée  était  de  finir  entre 

un  semoir,  des  vaches  et  des  Genevois 

»  Voilà  ma  vie  ,  madame ,  telle  que  vous 
l'avez  devinée  :  tranquille  et  occupée,  opu- 
lente et  philosophique ,  et  surtout  entière- 
ment libre.  » 

C'était  de  quoi  faire  mourir  les  envieux. 


-  22  - 
Que  pensaient  de  cette  vie  heureuse  Fréron, 
Boyer,  Berthier,  La  Beaumelle,  Maupertuis, 
les  frères  Pompignan  et  les  jésuites Nonotte 
et  Patouillet  ?  Qu'en  pensait-on  à  Versailles  ? 
Que  pensaient  tous  ceux  qui  s'étaient  ré- 
jouis de  ce  que,  vraisemblablement,  il  n'au- 
rait bientôt  plus  un  coin  de  terre  pour  se 
réfugier  en  Europe  ?  La  joie  de  voir  ses 
ennemis  confondus,  le  triomphe  de  la  phi- 
losophie en  sa  personne  entraient  pour  une 
grande  part  dans  son  bonheur.  Il  avait,  en 
ellet,  quelque  droit  d'être  fier,  celui  qui 
avait  fait  proclamer  souveraines,  par  l'opi- 
nion publique,  la  Raison  et  la  Justice,  celui 
qui,  pour  la  première  fois,  donnait  à  l'Eu- 
rope le  spectacle  d'un  citoyen  libre  :  libre 
dans  ses  actions  et  dans  sa  parole.  Et  ce 
n'est  pas  ici  la  liberté  de  parole  accordée  à 
celui  dont  la  pensée  est  esclave ,  c'est  l'af- 
franchissement de  l'esprit  humain  ,  c'est  la 
proclamation  de  l'autorité  suprême  de 
l'âme.  —  Que  l'on  comprenne  bien  ceci ,  et 
que  l'on  s'explique  comment  la  gloire  de 
Voltaire  est  restée  si  grande  au  milieu  des 
clameurs  qu'a  soulevées  son  œuvre  ! 


23 


TH. 


Le  voilà  donc  seigneur  de  Ferney,  de 
Tourney,  de  Monrion  ,  etc.  Pour  commen- 
cer, il  plaide  ;  il  avait  acheté  la  terre  de 
Tourney  du  président  de  Brosses.  Celui-ci 
profita  de  l'absence  de  l'acquéreur  pour 
ajouter  un  article  au  contrat  ;  il  en  résulta 
un  procès  que  Voltaire  gagna  ,  je  crois  ; 
mais  il  De  s'en  tint  pas  là. 

Le  président ,  homme  de  beaucoup  d'es- 
prit et  très  influent,  était  sur  le  point  d'en- 
trer à  l'Académie  fraiiçaise.  Voltaire  voulut 
montrer,  du  fond  de  sa  retraite ,  jusqu'où 
pouvait  aller  sa  puissance  :  il  obtint  de 
faire  fermer  les  portes  de  l'Académie  au 
président  de  Brosses. 

Cette  querelle  donna  lieu ,  parmi  les  dé- 
sœuvrés, à  une  nouvelle  avalanche  de  bro- 
chures, d'épigrammes  et  de  quolibets  ;  mais 
Voltaire  n'en  prit  que  plus  à  cœur  le  soin 
de  sa  colonie.  Il  fait  venir  de  Genève  des 
artisans  ,  principalement  des  horlogers  ;  il 
crée  une  école,  bâtit  une  église ,  construit 
un  théâtre,  où  souvent  il  a  Lekain  pour  ac- 
teur. On  sait  que  Lekain  lui  devait  sa  for- 


-  24  - 
tune.  Le  célèbre  tragédien  avait  été  ,  dans 
sa  jeunesse,  apprenti  orfèvre.  Voltaire  re- 
connut sa  vocation  sur  un  geste  qu'il  fit  un 
jour  en  lui  remettant  une  tabatière  ;  il  lui 
donna  ses  premières  leçons  dans  l'art  de  la 
déclamation  (où  il  excellait  lui-même),  et  il 
le  fit  entrer  au  théâtre.  Depuis  Baron  (  élevé 
par  Molière)  de  tels  accents  pathéttiiques 
n'avaient  plus  retenti  sur  la  scène  française. 
L'auteur  de  l'Essai  sur  les  Mœurs  fondait 
donc,  au  milieu  des  montagnes  du  Jura , 
sur  les  bords  du  lac  de  Genève ,  dans  un 
pays  aussi  fertile  qu'admirable,  une  colonie 
à  laquelle  il  donna  pour  base  l'agriculture, 
l'industrie  et  la  liberté.  11  voulait  que  les 
arts  y  fussent  en  honneur,  et  il  y  bâtit  un 
théâtre,  où  bientôt  il  jouera  lui-même  ses 
propres  pièces.  Dans  le  même  temps,  on  le 
sait,  il  élève  une  église ,  à  quel  patron  con- 
sacrée? A  celui  qu'adorent  tous  les  peu- 
ples, au  Dieu  éternel  qu'il  avait  eu  la  joie, 
dans  ses  travaux  historiques  ,  de  retrouver 
au  fond  de  toutes  les  religions ,  au  grand 
esprit  de  concorde,  d'unité  et  de  création , 
devant  qui  s'évanouissent  toutes  les  sectes, 
ou  plutôt  devant  qui  toutes  les  religions  se 
reconnaissent  sœurs. 

DEO  EREXIT  VOLTAIRE, 

ces  trois  mots  seront  gravés  au  portail  de 


-  25  - 
l'église  de  Ferney.  11  ne  se  contenta  pas 
de  bâtir  cette  église ,  il  y  prêcha  quelque- 
fois. L'évêque  d'Annecy  voulut  l'en  em- 
pêcher ;  mais  Voltaire  plaida  et  confondit 
l'évêque,  en  produisant  un  ancien  titre,  par 
lequel  les  seigneurs  de  Ferney  avaient 
le  droit  d'admonester  leurs  vassaux  à 
l'église. 

Pendant  qu'il  bâtissait  Ferney,  il  dut  se 
tenir  aux  Délices.  Mais  tout  allait  vite  avec 
lui ,  et  la  nouvelle  maison  ne  tarda  pas  à 
être  en  état  de  le  recevoir. 

«  La  maison  des  Délices  ,  disait-il ,  est 
jolie  et  commode.  L'aspect  en  est  char- 
mant ;  il  étonne  et  ne  lasse  point.  C'est 
d'un  côté  le  lac  de  Genève,  c'est  la  ville  de 
l'autre.  Le  Rhône  en  sort  à  gros  bouillons 
et  forme  un  canal  au  bas  de  mon  jardin  ;  la 
rivière  d'Arve,  qui  descend  de  la  Savoie,  se 
précipite  dans  le  Rhône.  Plus  lom,  on  voit 
encore  une  autre  rivière.  Cent  maisons  de 
campagne,  cent  jardins  riants ,  ornent  les 
bords  du  lac  et  des  rivières.  Dans  le  loin- 
tain s'élèvent  les  Alpes ,  et,  à  travers  leurs 
précipices,  on  découvre  vingt  lieues  de 
montagnes  couvertes  de  neiges  éternelles.  >» 

Malgré  les  splendeurs  d'une  telle  situa- 
tion, Voltaire  se  plut  toujours  mieux   à 

3 


-  26- 
Ferney,  parce  qu'il  était  là  au  milieu  de 
sa  colonie  d'artisans  et  de  laboureurs ,  qui 
l'adoraient.  Il  leur  bâtissait  des  maisons  à 
mesure  que  leur  nombre  augmentait  ;  il 
leur  prêtait ,  pour  s'établir,  de  l'argent  sans 
intérêt.  Il  leur  avait  donné  une  église ,  un 
théâtre,  une  école  ;  il  leur  donna  bientôt 
aussi  un  hôpital.  Sa  maison  était  comme 
une  maison  bénie,  et  toute  créature,  au- 
tour de  lui ,  semblait  être  dans  un  monde 
enchanté. 

En  1771,  tout  le  pays  de  Gex  fut  en  proie 
à  la  famine  ;  le  seul  village  de  Ferney  fut 
épargné.  Voltaire  fit  venir  de  Sicile  du  blé 
qu'il  distribua  à  tous  ses  colons  pour  un 
prix  au-dessous  de  celui  du  prix  d'achat. 
Aussi  ces  braves  gens,  dont  il  faisait  la 
joie,  ne  savaient  quels  témoignages  lui  don- 
ner de  leur  reconnaissance.  A  sa  fête,  le 
jour  de  Saint-François,  c'étaient  par  tout 
le  village  des  jeux,  des  illuminations,  des 
feux  d'artifice.  Les  jeunes  gens  se  for- 
maient en  compagnies  militaires  et  le  ve- 
naient saluer,  musique  en  tête ,  aux  cris 
de  :  «  Vive  monsieur  de  Voltaire  !  » 

Les  dimanches,  ils  venaient  danser  dans 
son  château.  Ils  y  trouvaient  ,  dit  le 
fidèle  secrétaire  Wagnière,  toutes  sortes  de 
rafraîchissements.  Il  venait  les  voir  dan- 


-  27  - 
ser,  les  excitait  et  partageait  la  joie  de  ces 
colons,  qu'il  appelait  ses  enfants.  Les  jeunes 
gens  du  village  firent  faire  une  médaille 
d'or  avec  le  portrait  de  M.  de  Voltaire,  et 
cette  médaille  fut  donnée  pour  prix  à  ce- 
lui qui  montra  le  plus  d'adresse  à  l'exer- 
cice au  fusil.  Ses  bontés  s'étendaient  Lien 
au-delà  de  ses  domaines.  Pour  n'eu  citer 
ici  qu'un  exemple  ,  rappelons  qu'après  la 
bataille  de  Rosback,  il  écrivit  à  son  banquier 
de  Berlin  de  donner  de  sa  part  aux  offi- 
ciers français  blessés  et  prisonniers  l'argent 
dont  ils  auraient  besoin. 
Quel  noble  emploi  de  la  fortune  ! 

«  Il  faut  être  économe  dans  sa  jeunesse , 
disait-il  ;  on  se  trouve  dans  sa  vieillesse 
un  fonds  dont  on  est  surpris.  C'est  le  temps 
où  la  fortune  est  le  plus  nécessaire  ,  c'est 
celui  où  je  jouis  ,  et  après  avoir  vécu  chez 
des  rois,  je  me  suis  fait  roi  chez  moi.  » 


IV. 


Tout  ce  qu'il  y  avait  d'illustre  en  Europe 
voulut  le  visiter  dans  ses  domaines ,  et  il 
avait  quelquefois  à  sa  table  plus  de  trente 
convives  ;  mais  rarement  paraissait-il    au 


-  ^8- 
milieu  d'eux  :  il  restait  au  travail ,  qu'il  ai- 
mait de  plus  en  plus.  Son  bonheur,  sa 
vraie  récréation ,  c'était  de  voir  agir  sous 
ses  yeux  ses  artisans  et  laboureurs  ;  il  n'était 
intraitable  qu'aux  paresseux  et  aux  men- 
diants. 

Le  travail  est  mon  Dieu ,  tiii  seul  régit  le  monde  ; 
Il  est  l'âme  de  tout 

Ceux  qui  l'avaient  vu  autrefois,  au  milieu 
du  luxe  de  Cirey,  étaient  étonnés  de  la  sim- 
plicité royale  et  champêtre  de  sa  maison. 
Tout  y  peignait  l'abondance,  l'hospitalité,  le 
goût  des  arts  ;  mais  tout  y  était  simple. 
Etait-on  dans  une  ferme  ?  était-on  chez  un 
prince  ?  on  ne  l'aurait  su  dire.  Ce  qu'il  y 
avait  de  certain ,  c'est  qu'on  était  dans  un 
lieu  unique  au  monde. 

Le  musicien  Grétry,  qui  le  vint  voir, 
rend  compte  ainsi  de  sa  visite  : 

«  Tout  m'enchantait  dans  ce  lieu  char- 
mant :  les  parterres,  les  bosquets  ,  les  ani- 
maux les  plus  rustiques  me  semblaient 
différents  sous  un  tel  maître.  —  Il  semblait 
avoir  transféré  à  Ferney  le  centre  de  la 
France.  La  correspondance  continuelle 
qu'il  entretenait  avec  les  gens  de   lettres 


-  29  - 
était  le   journal    qui   l'instruisait  chaque 
jour  des  mouvements  de  la  capitale.  » 

Lekain  écrivait  aussi  de  Ferney  : 

«*  C'est,  en  vérité,  le  plus  touchant  spec- 
tacle et  même  le  plus  intéressant. . .  On 
compte  aujourd'hui  dans  le  petit  canton  de 
Ferney  1,300  habitants  des  deux  sexes  ,  tous 
très  hien  occupés,  bien  logés,  bien  nourris, 
vivant  en  paix  et  priant  Dieu,  dans  leur  dif- 
férente communion,  de  conserver  les  jours 
de  leur  fondateur  ;  leurs  vœux  sont  trop 
justes  pour  ne  pas  être  exaucés,  et  vérita- 
blement M.  de  Voltaire  jouit  de  la  meil- 
leure santé,  en  protestant  toujours  qu'il  se 
meurt,  et  qu'il  n'a  que  quarante-huit  heu- 
res à  vivre ...  Il  vient  de  faire  des  vers  à  la 
reine,  qui  sont  charmants  et  d'une  fraîcheur 
inconcevable  pour  son  âge...  Voilà,  mon- 
sieur, tout  ce  que  je  puis  vous  faire  parve- 
nir de  plus  intéressant  sur  le  patriarche  de 
notre  littérature  et  le  bienfaiteur  de  l'hu- 
manité. Le  plus  bel  ornement  de  sa  colonie 
serait  sans  doute  sa  figure  en  marbre,  posée 
au  milieu  de  ses  jardins ,  et  je  ne  conçois 
pas  pourquoi  MM.  les  Encyclopédistes,  em- 
barrassés du  lieu  où  ils  en  feront  l'inau- 
guration, ne  nous  l'envoient  pas  à  Ferney  : 
ce  serait  Lycurgue   au  milieu   des  Spar- 


-  30  - 
liâtes,  ou  bien  Abraham  au  milieu  de  ses 
enfants.  >>  (Lettre  inédite.) 

Ecoutons  maintenant  ie  prince  de  Ligne: 

«  Il  fallait  le  voir  à  Ferney,  animé  par  sa 
belle  et  brillante  imagination,  distribuant, 
jetant  l'esprit,  la  saillie  à  pleines  mains,  en 
prêtant  à  tout  le  monde ,  porté  à  voir  et  à 
croire  le  beau  et  le  bien,  abondant  dans 
son  sens,  y  faisant  abonder  les  autres  ,  rap- 
portant tout  ce  qu'il  écrivait  à  tout  ce  qu'il 
pensait,  faisant  parler  et  penser  ceux  qui 
en  étaient  capables ,  donnant  des  secours 
à  tous  les  malheureux,  bâtissant  pour  de 
pauvres  familles,  et  bonhomme  dans  la 
sienne ,  bonhomme  dans  son  village,  bon- 
homme et  grand  homme  tout  à  la  fois  : 
réunion  sans  laquelle  on  n'est  jamais  com- 
plètement ni  l'un  ni  l'autre,  car  le  génie 
donne  plus  d'étendue  à  la  bonté  et  la  bonté 
plus  de  naturel  au  génie.  >» 


V. 


Au  milieu  de  cette  vie  heureuse,  croit-on 
qu'il  ne  va  plus  songer  qu'à  ses  propres 
plaisirs  et  ne  reprendre  la  plume  que  pour 
les  amusements  et  pour  la  gloire  littéraire  ? 


-31  - 

Nullement,  car  11  y  a  des  malheureux,  et  il 
faut  que  sa  voix  se  fasse  entendre  pour  eux; 
il  y  a  des  bourreaux,  il  faut  qu'il  les  flé- 
trisse; il  y  a  des  jugements  iniques,  il  faut 
qu'il  les  fasse  casser;  il  y  a  des  victimes, 
il  faut  qu'on  les  réliabilite.  A  peine  est-il 
installé  à  Ferney,  qu'il  publie  une  Requête  à 
tous  les  magistrats  du  royaume  :  ce  n'est  plus 
en  son  nom,  ce  n'est  plus  au  nom  de  la 
philosophie,  qu'il  parle,  mais  au  nom  de 
paysans  opprimés  : 

«  La  portion  la  plus  utile  du  genre  hu- 
main, celle  qui  vous  nourrit,  crie  du  sein 
de  la  misère  à  ses  protecteurs  : 

»  Vous  connaissez  les  vexations  qui  nous 
arrachent  si  souvent  le  pain  que  nous  pré- 
parons pour  nos  oppresseurs  mêmes.  La  ra- 
pacité des  préposés  à  nos  malheurs  n'est 
pas  ignorée  de  vous.  Vous  avez  tenté  plus 
d'une  fois  de  soulager  le  poids  qui  nous 
accable,  et  vous  n'entendez  de  na)us  que  des 
bénédictions,  quoique  étouffées  par  nos  san- 
glots et  par  nos  larmes. 

»  Nous  payons  les  impôts  sans  murmure, 
taille,  tailion,  capitations,  double  vingtième, 
ustensiles,  droits  de  toute  espèce,  impôts 
sur  tout  ce  qui  sert  à  nos  chétifs  habille- 
ments, et  enfin  la  dîme  à  nos  curés  de  tout 


-  32- 
ce  que  la  terre  accorde  à  nos  travaux,  sans 
qu'ils  entrent  en  rien  dans  nos  frais.  Ainsi 
au  bout  de  l'année  tout  le  fruit  de  nos  pei- 
nes est  anéanti  pour  nous.  Si  nous  avons 
un  moment  de  relâche,  on  nous  traîne  aux 
corvées  à  deux  ou  trois  lieues  de  nos  habi- 
tations, nous,  nos  femmes,  nos  enfants,  nos 
bêtes  de  labourage,  également  épuisées  et 
quelquefois  mourant  pêle-mêle  de  lassitude 
sur  la  route. . . 

»  Tous  ces  détails  de  calamités  accumulées 
sur  nous  ne  sont  pas  aujourd'hui  l'objet  de 
nos  plaintes.  Tant  qu'il  nous  restera  des 
forces  nous  travaillerons  :  il  faut  ou  mourir 
ou  prendre  ce  parti. 

»  C'est  aujourd'hui  la  permission  de  tra- 
vailler pour  vivre,  et  pour  nous  faire  vivre, 
que  nous  vous  demandons.  Il  s'agit  de  la 
quadragésime  et  des  fêtes.  » 

Au  dix-septième  siècle,  cette  loi  du  chô- 
mage était  respectée  du  peuple  et  assez  gé- 
néralement suivie.  Mais  au  dix-huitième 
siècle,  il  y  eut  quelques  résistances  çà  et  là, 
ou  tout  au  moins  quelques  hésitations.  Les 
curés  se  récrièrent  contre  les  progrès  de 
l'irréligion.  De  pauvres  gens  furent  traînés 
en  prison,  enlevés  à  leurs  familles  et  ruinés 
à  jamais,  pour  avoir  donné  quelques^  soins 


-  33  - 
à  leurs  maigres  récoltes  au  jour  de  la  Puri- 
fication, de  la  Visitation,  ou  de   Saint-Ma- 
thias  et  de  Saint-Barnabe. 

Il  s'agissait  aussi  du  carême  dans  la  Re- 
quête à  tous  les  magistrats.  Il  n'y  avait  pas  en- 
core bien  des  années  que  des  malheureux 
avaient  été  condamnés  à  mort  pour  avoir 
mangé  un  morceau  de  vieux  lard,  plutôt 
que  de  se  laisser  mourir  de  faim.  Mais  lais- 
sons la  parole  à  celui  qui  prit  la  noble 
tâche  de  parler  au  nom  de  tant  d'infortunés  : 

«  Tous  nos  jours  sont  des  jours  de  peine. 
L'agriculture  demande  nos  sueurs  pendant 
la  quadragésime  comme  dans  les  autres  sai- 
sons. Notre  carême  est  de  toute  l'année.  E^i- 
11  quelqu'un  qui  ignore  que  nous  ne  man- 
geons presque  jamais  de  viande?  Hélas  !  il 
est  prouvé  que  si  chaque  personne  en  man- 
geait ,  il  n'y  en  aurait  pas  quatre  livres  par 
mois  pour  chacune.  Peu  d'entre  nous  ont 
la  consolation  d'un  bouillon  gras  dans  leurs 
maladies.  On  nous  déclare  que  ,  pendant  le 
carême,  ce  serait  un  grand  crime  de  man- 
ger un  morceau  de  lard  rance  avec  notre 
pain  bis.  Nous  savons  même  qu'autrefois  , 
dans  quelques  provinces  ,  les  juges  con- 
damnaient au  dernier  supplice  ceux  :iui , 
pressés   d'une    faim    dévorante  ,   auraient 


-  34  - 
mangé  en  carême  un  morceau  de  cheval  ou 
d'autre  animal  jeté  à  la  voirie...  » 

Puis  il  ajoute  en  note  : 

Copie  de  l'arrêl  sans  appel ,  'prononcé  par  le 
grand-juge  des  moines  de  Saint-Claude,  le  28 
juillet  1629  : 

«  Nous,  après  avoir  vu  toutes  les  pièces 
»  du  procès ,  et  de  l'avis  des  docteurs  en 
»  droit ,  déclarons  ledit  Guiliou ,  écuyer , 
»  dûment  atteint  et  convaincu  d'avoir,  le  31 
»  du  mois  de  mars  passé  ,  jour  de  samedi , 
»  en  carême,  emporté  des  morceaux  d'un 
>>  cheval  jeté  à  la  voirie,  dans  le  pré  de 
»  cette  ville,  et  d'en  avoir  mangé  le  1^'^  d'a- 
»  vril.  Pour  réparation  de  quoi,  nous  le 
»  condamnons  à  être  conduit  sur  un  écha- 
»  faud  ,  qui  sera  dressé  sur  la  place  du 
»  marché ,  pour  y  avoir  la  tête  tran- 
»  chée,  etc.  » 

C  Suit  le  procès-verbal  de  l'exécution.  ) 

Voltaire  a  dit  lui-même  :  «  Après  avoir 
vécu  chez  des  rois  (  allusion  à  son  séjour 
en  Prusse  ),  je  me  suis  fait  roi  chez  moi; 
je  jouis...  » 

Mais  jouir,  pour  lui ,  c'était  faire  du  bien 
aux  hommes,  c'était  agir  ;  aussi ,  son  acti- 


-  35  — 

vite  s'était-elle  augmentée  avec  le  temps  : 
chaque  année  semblait  lui  apporter  des  fa- 
cultés nouvelles. 

«  Il  semblait  ,  dit  son  secrétaire  Wa- 
gnière,  que  le  travail  fût  nécessaire  à  sa 
vie.  Jja  plupart  du  temps  nous  travaillious 
dix-huit  à  vingt  heures  par  jour.  Il  dor- 
mait fort  peu  et  me  faisait  lever  plusieurs 
fois  la  nuit.  » 

Pour  commencer ,  nous  le  trouvons  plai- 
dant pour  six  pauvres  gentilshommes ,  dé- 
pouillés de  leur  patrimoine  ,  dans  leur  mi- 
norité, par  les  Pères  de  la  compagnie  de 
Jésus,  dirigée  alors  par  le  père  Fesse,  qui  la 
représenta  en  justice  ;  il  fait  rentrer  dans 
leurs  biens  ces  gentilshommes  ,  et  il  écrit  à 
Helvétius  : 

«  Voilà  une  bonne  victoire  de  philosophe. 
Je  sais  bien  que  frère  Groust  cabalera,  que 
frère  Berthier  m'appellera  athée  ;  mais  je 
vous  répète  qu'il  ne  faut  pas  plus  craindre 
ces  renards  que  les  loups  de  jansénistes,  et 
qu'il  faut  hardiment  chasser  aux  hôtes 
puantes.  Ils  ont  beau  hurler  que  nous  ne 
sommes  pas  chrétiens  ,  je  leur  prouverai 
bientôt  que  nous  sommes  m.eilleurs  chré- 


-  36  - 
tiens  qu'eux.    «  Je   leur  montrerai  ma  foi 
>)  par  mes  œuvres  avant  qu'il  soit  peu.  >» 

Ailleurs,  il  dit  :  «  Je  deviens  Minos  dans 
ma  vieillesse  ,  je  punis  les  méchants.  » 

Ce  procès  gagné,  il  plaide  de  nouveau 
contre  un  curé  de  son  voisinage,  qui  avait , 
dans  une  affaire  de  femme,  assassiné  le  fils 
d'un  habitant  de  Ferney.  Dans  un  mé- 
moire adressé  au  lieutenant  criminel  du 
pays  de  Gex,  au  nom  du  père  de  la  victime, 
il  disait,  après  avoir  rendu  compte  de  l'as- 
sassinat :  «  Ce  prêtre  eut  l'audace,  le  len- 
demain ,  de  célébrer  la  messe  et  de  tenir 
son  Dieu  entre  ses  mains  meurtrières.  >» 
Mais  ce  qui  l'indigne  ,  c'est  que  les  com- 
plices de  l'assassin ,  payés  par  lui  et  aidés 
par  lui  dans  leur  coup  de  main  nocturne , 
sont  décrétés ,  «  et  celui  qui  les  a  corrom- 
»  pus  ,  qui  les  a  armés  ,  qui  les  a  conduits, 
>»  qui  a  frappé  avec  eux  ,  n'est  qu'ajourné  , 
»  parce  qull  est  prêtre  et  qu'il  a  des  pro- 
»  lecteurs...  »  Ce  prêtre  fut  condamné  aux 
galères. 

Voltaire  a  encore  un  autre  procès  ;  mais 
ce  n'est  plus  lui  qui  attaque  :  il  est  accusé 
par  son  propre  curé ,  à  qui  il  bâtissait  une 
église  ,  d'avoir,  pour  la  construction  même 
de  cette  église  ,  usurpé  un  pied'et  demi  du 


-  37  - 
cimetière,  et  d'avoir  fait  abattre  un  ancien 
calvaire  en  bois  pour  bâtir  le  portail.  Ce 
gu'il  y  avait  de  plus  grave,  c'est  qu'une 
couturière,  amie  du  curé,  témoignait  avoir 
entendu  M.  de  Voltaire  donner  l'ordre  aux 
ouvriers  d'abattre  le  calvaire ,  en  leur  di- 
sant :  Otez-moi  cette  potence  ! 

Voltaire,  sur  ce  grief,  écrit  à  son  avocat 
à  Dijon  :  «  Je  suis  bien  aise  de  vous  dire 
que  cette  croix  de  bois,  qui  sert  de  prétexte 
aux  petits  tyrans  noirs  de  ce  petit  pays  de 
Gex,  se  trouvait  placée  tout  juste  vis-à-vis 
le  portail  de  l'église  que  je  fais  bâtir  ,  de  fa- 
çon que  la  tige  et  les  deux  bras  l'offas- 
quaient  entièrement ,  et  qu'un  de  ces  bras, 
étendu  juste  vis-à-vis  le  frontispice  de  mon 
château,  figurait  réellement  une  potence  , 
comme  le  disaient  les  charpentiers.  On  ap- 
pelle potence^  en  terme  de  l'art,  tout  ce  qui 
soutient  des  chevrons  saillants  ;  les  chevrons 
qui  soutiennent  un  toit  avancé  s'appellent 
potences;  et  quand  j'aurais  appelé  cette  figure 
potence ,  je  n'aurais  parlé  qu'en  bon  archi- 
tecte. >» 

Il  gagna  son  procès,  rit  beaucoup  et  fit  si 
bien ,  que  le  curé  de  Ferney  devint  son  ami 
et  lui  servit  de  piqueur  dans  sa  chasse  aux 
bêtes  puantes. 

P'Argental ,  à  quelques  jours  de  là,  féli- 


cite  Voltaire  de  ce  que  ses  procès  sont  enfin 
terminés.  —  Gomment ,  mes  procès  termi- 
nés !  répond- il  ;  Dieu  m'en  préserve  ! 

Mais  nous  arrivons  à  1762  ,  Voltaire  a 
soixante-huit  ans  ;  ce  qui  le  préoccupe  en 
ce  moment ,  c'est  une  horrible  procession 
de  pénitents  qui  a  lieu  tous  les  ans  à  Tou- 
louse, en  mémoire  d'un  massacre  de  quatre 
mille  huguenots  exécutés  dans  cette  ville, 
dix  ans  avant  la  Saint-Barthélémy,  en  1562. 
L'année  1762  se  trouvait  être  Tannée  sécu- 
laire ,  et  l'on  parlait  de  la  céléhrer  par  des 
fêtes  solennelles ,  que  nous  avons  vu  se 
renouveler  en  1862.  Voltaire  en  frémissait 
d'avance  et  s'apprêtait  à  flétrir  cette  ville. 
Pour  préparer  plus  dignement  cette  fête  , 
le  parlement  de  Toulouse  commença  par 
condamner  à  la  corde  un  ministre  protes- 
tant ,  dont  tout  le  crime  était  d'avoir  fait 
au  désert  quelques  baptêmes  et  quelques 
mariages.  Mais  cet  acte  barbare  n'était  qu'un 
prélude  :  le  9  mars,  le  même  parlement  fait 
expirer  sur  la  roue  un  protestant  nommé 
Jean  Galas,  négociant  honorable,  accusé  par 
les  pénitents  blancs  d'avoir,  dans  sa  soixante- 
neuvième  année,  étranglé  un  fils  de  vingt- 
huit  ans,  parce  que  ce  fils,  disait-on,  était 
à  la  veille  de  se  convertir  à  la  religion 
catholique. 


—  39  — 

Un  tel  crime  était-il  possible  ?  On  ne 
connaissait  que  deux  exemples  clans  l'his- 
toire de  pères  accusés  d'avoir  tué  leurs  fils 
pour  la  religion,  et  encore  ces  deux  exem- 
ples étaient-ils  tirés  de  la  Vie  des  Saints. 
Voltaire  dresse  une  enquête  ,  écrit  à  Tou- 
louse, prend  connaissance  des  pièces,  réin- 
terroge les  témoins ,  confronte  les  rapports 
et  réussit  à  constater  ce  qui  suit  aux  yeux 
de  l'Europe  attentive  : 

Jean  Galas,  âgé  de  soixante-huit  ans  (1), 
exerçait  la  profession  de  négociant  à  Tou- 
louse depuis  plus  de  quarante  années,  et 
était  reconnu  de  tous  ceux  qui  ont  vécu 
avec  lui  pour  un  bon  père.  Il  était  protes- 
tant ,  ainsi  que  sa  femme  et  tous  ses  en- 
fants, excepté  un,  qui  avait  abjuré  l'hérésie, 
et  à  qui  le  père  faisait  une  petite  pension. 
Il  paraissait  si  éloigné  de  cet  absurde  fana- 
tisme qui  rompt  tous  les  liens  de  la  so- 
ciété, qu'il  approuva  la  conversion  de  son 
fils  Louis  Calas,  et  qu'il  avait  depuis  trente 
ans  chez  lai  une  servante  zélée  catholique, 
laquelle  avait  élevé  tous  ses  enfants. 

Un  des  fils  de  Jean  Galas,  nommé  Marc- 


Ci)  Ces  détails,  sauf  un  très  petit  nombre  de 
suppressions,  aujourd'hui  sans  importance ,  sont 
empruntés  à  Voltaire  lui-même. 


-40- 
Antoine,  était  un  homme  de  lettres  :  il 
passait  poar  un  esprit  inquiet,  sombre  et 
violent.  Ce  jeune  homme  ne  pouvant  réussir 
ni  à  entrer  dans  le  négoce,  auquel  il  n'était 
pas  propre,  ni  à  être  reçu  avocat,  parce 
qu'il  fallait  des  certificats  de  catholicité 
qu'il  ne  put  obtenir,  résolut  de  finir  sa  vie 
et  fit  pressentir  ce  dessein  à  un  de  ses 
amis  ;  il  se  confirma  dans  sa  résolution 
par  la  lecture  de  tout  ce  qu'on  a  jamais 
écrit  sur  le  suicide. 

Enfin,  un  jour,  ayant  perdu  son  argent 
au  jeu,  il  choisit  ce  jour-là  même  pour  exé- 
cuter son  dessein.  Un  ami  de  sa  famille  et 
le  sien,  nommé  Lavaisse,  jeune  homme  de 
dix-neuf  ans,  connu  par  la  candeur  et  la 
douceur  de  ses  mœurs,  fils  d'un  avocat  cé- 
lèbre de  Toulouse,  était  arrivé  de  Bordeaux 
la  veille  (12  octobre  1761)  ;  il  soupa  par  ha- 
sard chez  les  Galas.  Le  père,  la  mère,  Marc- 
Antoine,  leur  fils  aîné,  Pierre,  leur  second 
fils,  mangèrent  ensemble.  Après  le  souper 
on  se  retira  dans  un  petit  salon  ;  Marc-An- 
toine disparut:  enfin,  lorsque  le  jeune  La- 
vaisse voulut  partir,  Pierre  Galas  et  lui , 
étant  descendus,  trouvèrent  en  bas,  auprès 
du  magasin ,  Marc-Antoine  en  chemise, 
pendu  à  une  porte,  et  son  habit  plié  sur  le 
comptoir  ;  sa  chemise  n'était  pas  seulement 


-41  - 

dérangée ,  ses  cheveux  étaient  bien  pei- 
gnés ,  il  n'avait  sur  le  corps  aucune  plaie , 
aucune  meurtrissure. 

Les  cris  de  douleur  et  de  désespoir  du 
père  et  de  la  mère  furent  entendus  des 
voisins.  Lavsiisse  et  Pierre  Galas,  hors  d'eux- 
mêmes,  coururent  chercher  des  chirurgiens 
et  la  justice. 

Pendant  qu'ils  s'acquittaient  de  ce  de- 
voir, pendant  que  le  père  et  la  mère  étaient 
dans  les  sanglots  et  dans  les  larmes,  le 
peuple  de  Toulouse  s'attroupe  autour  de 
la  maison.  Ce  peuple  est  superstitieux  et 
emporté  ;  il  regarde  comme  des  monstres 
ses  frères  qui  ne  sont  pas  de  la  même  reli- 
gion que  lui.  C'est  à  Toulouse  qu'on  solen- 
nise  encore  tous  les  ans,  par  une  proces- 
sion et  des  feux  de  joie,  le  jour  où  l'on  y 
massacra  quatre  mille  citoyens  hérétiques, 
il  y  a  deux  siècles. 

Quelque  fanatique  de  la  populace  s'écria 
que  Jean  Galas  avait  pendu  son  propre  fils 
Marc-Antoine.  Ge  cri  répété  fut  unanime  en 
un  moment  ;  d'autres  ajoutèrent  que  le  mort 
devait  le  lendemain  faire  abjuration,  que 
sa  famille  et  le  jeune  Lavaisse  l'avaient 
étranglé  par  haine  contre  la  religion  catho- 
lique. Le  moment  d'après  on  n'en  douta 
plus  ;  toute  la  ville  fut  persuadée  que  c'est 


-  42  - 
un  point  de  religion  chez  les  protestants 
qu'un  père  et  une  mère  doivent  assassiner 
leur  fils  dès  qu'il  veut  se  convertir.  Les  es- 
prits ,  une  fois  émus,  ne  s'arrêtent  point.  On 
imagina  que  les  protestants  du  Languedoc 
s'étaient  assemblés  la  veille;  qu'ils  avaient 
choisi,  à  la  pluralité  des  voix  ,  un  bourreau 
de  la  secte  ;  que  le  choix  était  tombé  sur  le 
jeune  Lavaisse  ;  que  ce  jeune  homme,  en 
vingt-quatre  heures,  avait  reçu  la  nouvelle 
de  son  élection  et  était  arrivé  à  Bordeaux 
pour  aider  Jean  Calas,  sa  femme  et  leur  fils 
Pierre,  à  étrangler  un  ami,  un  fils,  un  frère  ! 

Le  capitoul  de  Toulouse,  excité  par  ces 
rumeurs  et  voulant  se  faire  valoir  par  une 
prompte  exécution ,  fit  une  procédure  con- 
tre les  règles  et  les  ordonnances.  La  famille 
Galas,  la  servante  catholique,  Lavaisse,  fu- 
rent mis  aux  fers. 

On  publia  un  monitoire  non  moins  vi- 
cieux que  la  procédure.  On  alla  plus  loin  : 
Marc-Antoine  Galas  était  mort  calviniste  et, 
s'il  avait  attenté  sur  lui-même,  il  devait  être 
traîné  sur  la  claie  (  d'après  les  lois  d'alors 
sur  la  mort  volontaire)  :  on  l'inhuma 
avec  la  plus  grande  pompe  dans  l'église  do 
Saint-Etienne,  malgré  le  curé  ,  qui  protes- 
tait contre  cette  profanation. 

Il  y  a  dans  le  Languedoc  quatre  confré- 


-  43  - 
ries  de  Pénitents  :  la  blanche ,  la  bleue ,  la 
grise  et  la  noire.  Les  confrères  portent  un 
long  capuce  avec  un  masque  de  drap  percé 
de  deux  trous  pour  laisser  la  vue  libre.  Les 
confrères  blancs  firent  à  Marc- Antoine  Ga- 
las un  service  solennel ,  comme  à  un  mar- 
tyr. Jamais  aucune  église  ne  célébra  la  fête 
d'un  martyr  véritable  avec  plus  de  pompe. 
Mais  cette  pompe  fut  terrible  :  on  avait  élevé 
au-dessus  d'un  magnifique  catafalque  un 
squelette  qu'on  faisait  mouvoir,  et  qui  re- 
présentait Marc-Antoine  Galas  tenant  d'une 
main  une  palme  et  de  l'autre  la  plume  dont 
il  devait  signer  l'abjuration  de  l'héréaie,  et 
qui  évrivait  en  effet  Tarrêt  de  mort  de  son 
père. 

Alors  il  ne  manqua  plus  au  malheureux 
qui  avait  attenté  sur  soi-même  que  la  ca- 
nonisation :  tout  le  peuple  le  regardait 
comme  un  saint  ,  quelques-uns  l'invo- 
quaient, d'autres  allaient  prier  sur  sa  tombe, 
d'autres  lui  demandaient  des  miracles , 
d'autres  contaient  ceux  qu'il  avait  faits. 

Quelques  magistrats  étaient  de  la  confré- 
rie des  Pénitents  blancs.  Dès  ce  moment  la 
mort  de  Jean  Galas  parut  infaillible. 

Ge  qui  surtout  prépara  son  supplice,  ce 
fut  l'approche  de  cette  fête  singulière  ,  que 
les  Toulousains  célèbrent  tous  les  ans  en 


-  44  - 
mémoire   d'un   massacre    de  quatre  mille 

huguenots On  dressait  dans  la  ville 

l'appareil  de  cette  solennité  :  cela  même 
allumait  encore  l'imagination  échauffée 
du  peuple.  On  disait  publiquement  que 
l'échafaud  sur  lequel  on  rouerait  les  Calas 
serait  le  plus  grand  ornement  de  la  fête. 
On  disait  que  la  Providence  amenait  elle- 
même  ces  victimes  ,  pour  être  sacrifiées  à 
notre  sainte  religion.  Vingt  personnes  ont 
entendu  ces  discours  et  de  plus  violents 
encore. 

Treize  juges  s'assemblèrent  tous  les 
jours  pour  terminer  le  procès.  On  n'avait , 
on  ne  pouvait  avoir  aucune  preuve  contre  la 
famille,  mais  la  religion  trompée  tenait  lieu 
de  preuve.  Six  juges  persistèrent  longtemps 
à  condamner  Jean  Calas ,  son  fils  et  La- 
vaisse  à  la  roue  ,  et  la  femme  de  Jean  Calas 
au  bûcher.  Sept  autres,  plus  modérés,  vou- 
laient au  moins  qu'on  examinât.  Les  dé- 
bats furent  réitérés  et  longs.  Un  des  sept 
juges  modérés  (par  un  scrupule  dont  le 
motif  l'honorait  )  crut  devoir  se  récuser,  et 
Jean  Calas  fut  condamné  à  la  majorité 
d'une  seule  voix. 

Il  paraissait  impossible  que  Jean  Calas, 
-vieillard  de  soixante-huit  ans  ,  qui  avait 
depuis  longtemps  les  jambes  enflées  et  fai- 


-  45  - 
bJes,  eût  seul  étranglé  et  pendu  un  fils 
âgé  de  vingt-huit  ans,  qui  était  d'une  force 
au-dessus  de  l'ordinaire  ;  il  fallait  absolu- 
ment qu'il  eût  été  assisté  dans  cette  exé- 
cution par  sa  femme  ,  par  son  fils  Pierre 
Galas ,  par  Lavaisse  et  par  la  servante.  Ils 
ne  s'étaient  pas  quittés  un  seul  moment  le 
soir  de  cette  fatale  aventure.  Mais  cette 
supposition  était  encore  aussi  absurde  que 
l'autre  ;  car  comment  une  servante,  zélée 
catholique,  aurait- elle  pu  souffrir  que  des 
huguenots  assassinassent  un  jeune  homme 
élevé  par  elle ,  pour  le  punir  d'aimer  la  re- 
ligion de  cette  servante  ?  Gomment  La- 
vaisse serait-il  venu  exprès  de  Bordeaux 
pour  étrangler  son  ami ,  dont  il  ignorait 
la  conversion  prétendue?  Gomment  une 
mère  tendre  aurait-elle  mis  les  mains  sur 
son  fils  ?  Gomment  tous  ensemble  au- 
raient-ils pu  étrangler  un  jeune  homme 
aussi  robuste  qu'eux  tous  sans  un  combat 
long  et  violent ,  sans  des  cris  affreux  qui 
auraient  appelé  tout  le  voisinage,  sans  des 
habits  déchirés? 

Il  était  évident  que  ,  si  l'infanticide  avait 
pu  être  commis ,  tous  les  accusés  étaient 
également  coupables  ,  parce  qu'ils  ne  s'é- 
taient pas  quittés  d'un  moment;  il  était  évi- 
dent que  le  père  seul  ne  pouvait  l'être  ,  et 


-  46  - 
cependant  l'arrêt  condamna  ce  père  seul 
à  expirer  sur  la  roue. 

Le  motif  de  l'arrêt  était  aussi  inconce- 
vable que  le  reste.  Les  juges  gui  étaient 
décidés  pour  le  supplice  de  Jean  Galas  per- 
suadèrent aux  autres  que  ce  vieillard  faible 
ne  pourrait  résister  aux  tourments,  et  qu'il 
avouerait ,  sous  les  coups  des  bourreaux, 
son  crime  et  celui  de  ses  complices.  Us 
furent  confondus  quand  ce  vieillard ,  en 
mourant  sur  la  roue,  prit  Dieu  à  témoin  de 
son  innocence. 

D'absurdités  en  absurdités,  après  le  sup- 
plice du  père,  on  condamna  le  fils ,  Pierre 
Calas,  au  bannissement.  Mais  on  commença 
par  le  menacer  dans  son  cachot  de  le 
traiter  comme  son  père,  s'il  n'abjuiait  pas 
sa  religion.  C'est  ce  que  ce  jeune  homme 
atteste  par  serment. 

Pierra  Calas,  en  sortant  de  la  ville,  ren- 
contra un  abbé  convertisseur  qui  le  fit  ren- 
trer dans  Toulouse.  On  l'enferma  dans  un 
couvent  de  dominicains ,  et  là  on  le  con- 
traignit à  remplir  toutes  les  fonctions  de  la 
catholicité. 

On  ei  leva  les  filles  à  la  mère  ;  elles  fu- 
rent enfermées  dc.ns  un  couvent.  Cette 
femme,  presque  arrosée  du  rang  de  son 
mari ,  ayant  tenu  son  fils  aîné  mort  entre 


-  47  - 

ses  bras,  voyant  l'autre  banni,  privée  de 
ses  filles,  dépouillée  de  tout  son  bien, 
était  seule  dans  le  monde,  sans  pain,  sans 
espérance. 

L'innocence  une  fois  constatée  par  les 
preuves  les  plus  irréfragables ,  plus  de  re- 
pos pour  Voltaire,  plus  de  philosophie, 
plus  de  travaux  littéraires  :  il  faut  quil 
réhabilite  la  mémoire  du  supplicié ,  qu'il 
casse  ce  jugement ,  qu'il  rende  l'honneur  à 
sa  veuve  ,  à  leurs  autres  fils ,  à  ses  filles, 

et  qu'il  les  réintègre  dans  ses  biens! 

N'est-ce  pas  assez  ,  juste  ciel  !  d'avoir  perdu 
leur  père?  Les  Calas  sont  sans  asile,  sans 
secours  et  sans  pain  ;  il  vient  à  leur  aide. 
En  leur  nom  et  à  ses  frais  ,  il  en  ap- 
pelle au  conseil  d'Etat  pour  la  révision  du 
procès  ;  il  écrit  et  surtout  fait  agir  pour 
eux  auprès  des  ministres ,  auprès  du  roi, 
auprès  de  madame  de  Pompadour.  Il  écrit 
en  leur  nom ,  se  subst  tue  d'âme,  de  cœur, 
d'activité,  à  cette  famille  malheureuse  ;  il 
est  à  la  fois  comme  la  femme  et  les  fils  et 
les  filles  de  (îalas  ;  mais  il  est  surtout  le 
vengeur  de  l'innocence.  C'est  dans  ce  sen- 
timent qu'il  puise  sa  force,  son  intrépidité. 
Pas  d'autre  occupation  pendant  trois  ans 
que  de  sauver  les  Calas.  Dans  cet  inter- 


-  48  - 
valle ,  il  ne  lui  échappe  pas  un  sourire , 
qu'il  ne  se  le  reproche  comme  un  crime. 
Du  reste,  pas  de  polémique,  pas  un  mot 
dur,  pas  une  raillerie  contre  les  juges ,  pas 
même  d'éloquence  :  son  style  ne  fut  ja- 
mais si  simple.  Son  cœur  s'est  brisé ,  les 
larmes  ont  coulé  de  ses  yeux  en  écrivant 
telle  page  ;  ailleurs  peut-être  ses  mains 
ont  frémi  de  colère  ;  mais  il  se  contient, 
parle  bas,  cache  son  génie,  craint  d'ofîenser 
quelqu'un  :  il  ne  veut  que  sauver  cette  fa- 
mille éperdue.  Avec  la  patience  d'une  mère 
qui  défend  ses  enfants,  il  explique  com- 
ment les  huit  juges  qui  ont  voté  la  mort 
de  Calas  ont  pu  se  tromper  ;  mê  lie  dans  sa 
correspondance  avec  ses  amis,  il  ne  les 
accuse  pas.  Il  écrit  à  d'Argental ,  le  21 
juin  :  «  Jd  suis  persuadé  de  plus  en  plus 
de  l'innocence  des  Calas  et  de  la  en  elle 
bonne  foi  du  parlement  de  Toulouse , 
qui  a  rendu  le  jugement  le  plus  mique 
sur  les  indices  les  plus  trompeurs.  >»  11 
fait  taire  sa  propre  pensée  ;  il  pourrait 
accabler  le  parlement  de  Toulouse,  il  ne  le 
fait  pas.  Ce  n'est  pas  un  succès  d'éloquence 
qu'il  lui  faut  :  c'est  la  vie,  c'est  l'honneur 
des  Calas. 

Le  spectacle  de  madame  Calas  mourante 
de  l'excès  de  son  malheur  ouvre  le  cœur  dQ 


-  49  - 
Voltaire  au  plus  grand  sentiment  de  pitié 
qui  soit  entré  jamais  dans  un  cœur 
d'homme  :  il  lui  fait  commencer  à  soixante- 
huit  ans  une  nouvelle  vie ,  celle  de  la  com- 
misération active  pour  les  malheureux  et 
les  opprimés. 

Il  ne  cherche  plus  le  sublime  et  le  trouve 
presque  à  chaque  mot  qu'il  prononce  ou 
écrit.  Qu'on  lise  sa  correspondance  à  cette 
époque,  si  l'on  veut  avoir  le  spectacle  d'un 
grand  cœur  défendant  une  cause  sainte. 

Il  écrit ,  dès  le  27  mars,  à  d'Argental  : 

«Vous  me  demanderez  peut-être  pour- 
quoi je  m'intéresse  si  fort  à  ce  Galas  qu'on 
a  roué  :  c'est  que  je  suis  hommp. ,  c'est  que  je 
vois  tous  les  étrangers  indignés  ,  c'est  que 
tous  vos  ofQciers  suisses  protestants  disent 
qu'ils  ne  combattront  pas  de  grand  cœur 
pour  une  nation  qui  fait  rouer  leurs  frères 
sans  aucune  preuve. 

»  Je  me  suis  trompé  sur  le  nombre  des 
juges  dans  ma  lettre  à  M.  de  la  Marche.  Ils 
étaient  treize  ;  cinq  ont  constamment  dé- 
claré Galas  innocent.  S'il  avait  eu  une  voix 
de  plus  en  sa  faveur ,  il  était  absous.  A 
quoi  tient  donc  la  vie  des  hommes  ?  à  quoi  tien- 
nent les  plus  horribles  supplices  ?  Quoi  ! 
parce  qu'il  ne  s'est  pas  trouvé  un  sixième 


-  50  - 
juge  raisonnable,  on  aura  fait  rouer  un 
père  de  famille  !  on  l'aura  accusé  d'avoir 
pendu  son  propre  fils,  tandis  que  ses  quatre 
autres  enfants  crient  qu'il  était  le  meilleur 
des  pères  !  Le  témoignage  de  la  conscience 
de  cet  infortuné  ne  prévaut-il  pas  sur  l'il- 
lusion de  huit  juges  animés  par  une  con- 
frérie de  Pénitents  blancs  qui  a  soulevé  les 
esprits  de  Toulouse  contre  un  calviniste  ? 
Ce  pauvre  homme  criait  sur  la  roue  qu'il 
était  innocent  ;  il  pardonnait  à  ses  juges , 
il  pleurait  son  fils,  auquel  on  prétendait 
qu'il  avait  donné  la  mort.  Un  dominicain  , 
qui  l'assistait  d'office  sur  l'échafaud,  dit  qu'il 
voudrait  mourir  aussi  saintement  qu'il  est 
mort.  Il  ne  m'appartient  pas  de  condamner 
le  parlement  de  Toulouse,  mais  enfin  il  n'y 
a  eu  aucun  témoin  oculaire  ;  le  fanatisme 
du  peuple  a  pu  passer  jusqu'à  des  juges 
prévenus.  Plusieurs  d'entre  eux  étaient  Pé- 
nitents blancs  ;  ils  peuvent  s'être  trompés. 
N'est-il  pas  de  la  justice  du  roi  et  de  sa  pru- 
dence de  se  faire  au  moins  représenter  les 
motifs  de  l'arrêt  ?  Cette  seule  démarche 
consolerait  tous  les  protestants  de  l'Europe 
et  apaiserait  leurs  clameurs.  Avons-nous 
besoin  de  nous  rendre  odieux  ?  Ne  pour- 
riez-vous  pas  engager  M.  le  comte  de  Choi- 
seul  à  s'informer  de  cette  horrible  aventure, 


-  51  — 
qui  déshonore  la  nature  humaine  ?  Soit  que 
Galas  soit  coupable,  soit  qu'il  soit  innocent , 
il  y  a  certainement ,  d'un  côté  ou  d'un  au- 
tre, un  fanatisme  horrible,  et  il  est  utile 
d'approfondir  la  vérité.  » 

Le  4  avril ,  il  écrit  à  Damilaville  : 

«  Jamais,  depuis  le  jour  de  la  Saint-Bar- 
Ihélemy,  rien  n'a  tant  déshonoré  la  nature 
humaine.  » 

Le  même  jour,  dans  sa  stupeur,  il  dit  à 
d'Argental  : 

«  Rit-on  encore  à  Paris  ?  >> 

Quelques  jours  plus  tard  il  a  la  fièvre  et 
reste  au  lit. 

Mais  le  11  juin  il  écrit  de  nouveau  à 
d'Argental  : 

«  Je  me  jette  réellement  à  vos  pieds  et  à 
ceux  de  M.  le  comte  de  Ghoiseul.  La  veuve 
Galas  est  à  Paris,  dans  le  dessein  de  deman- 
der justice  :  l'oserait-elle  si  son  mari  eût 
été  coupable  ?  Elle  est  de  l'ancienne  maison 
des  Montesquieu  par  sa  mère  (ces  Montes- 
quieu sont  de  Languedoc  )  ;  elle  a  des  sen- 
timents dignes  de  sa  naissance  et  au-des- 
sus de  son  horrible  malheur.  Elle  a  vu  son 


-  52  - 
fils  renoncer  à  la  vie  et  se  pendre  de  déses- 
poir, son  mari  accusé  d'avoir  étranglé  son 
fils,  condamné  à  la  roue  et  attestant  Dieu 
de  son  innocence  en  expirant;  un  second 
fils,  acccusé  d'être  complice  d'un  parricide, 
banni,  conduit  à  une  porte  de  la  ville  et 
reconduit  par  une  autre  porte  dans  un  cou- 
vent ;  ses  deux  filles  enlevées  ;  elle-même 
enfin  interrogée  sur  la  sellette,  accusée 
d'avoir  tué  son  fils,  élargie,  déclarée  inno- 
cente et  cependant  privée  de  sa  dot.  Les 
gens  les  plus  instruits  me  jurent  que  la 
famille  est  aussi  innocente  qu'infortunée. 
Enfin,  si,  malgré  toutes  les  preuves  que 
j'ai,  malgré  les  serments  qu'on  m'a  faits, 
cette  femme  avait  quelque  cliose  à  se  re- 
procher, qu'on  la  punisse;  mais  si  c'est, 
comme  je  le  crois,  la  plus  vertueuse  et  la 
plus  malheureuse  femme  du  monde,  au 
nom  du  genre  humain,  protégez-la  I  que 
M.  le  comte  de  Choiseul  daigne  l'écouter! 
Je  lui  fais  tenir  un  petit  papier,  qui  sera  son 
passe-port  pour  être  admise  chez  vous.  >» 

Le  9  juillet,  il  écrit  à  un  négociant  de 
Marseille  : 

«  Mandez-moi  ,  monsieur,  je  vous  en 
conjure,  si  la  veuve  Galas  est  dans  le 
besoin.  » 


-  53  - 
Et  il  ajoute  : 

«  C'est  renoncer  à  l'humanité  que  de  trai- 
ter une  telle  aventure  avec  indiflérence.  >> 

26  juillet ,  à  Damilaville  : 

« Uhorreur  de  Toulouse  m'occupe 

plus  que  l'impertinence  sulpicienne.  Je 
vous  demande  en  grâce  de  faire  imprimer 
les  pièces  originales  (du  procès).  M.  Dide- 
rot peut  aisément  engager  quelque  libraire 
à  faire  cette  bonne  œuvre.  Il  nous  paraît 
que  ces  pièces  nous  ont  déjà  attiré  quel- 
ques partisans.  Que  votre  bon  cœur  rende 
ce  service  à  la  famille  la  plus  infortunée  ! 
Voilà  la  véritable  philosophie.  >» 

Le  31  juillet ,  au  même  : 

«  Est-il  possible  qu'on  n'imprime  pas  à 
Paris  les  mémoires  des  Galas  !  Eh  bien  !  en 
voilà  d'autres  :  lisez  et  frémissez.  » 

Le  7  août,  à  d'Argental  : 

« Il  faut  que  de  bouche  en  bouche 

on  fasse  tinter  les  oreilles  du  chancelier  ; 
qu'on  ne  lui  donne  ni  repos,  ni  trêve  ;  qu'on 
lui  crie  toujours:  Calas!  Calas!» 

Le  21  septembre,  au  marquis  de  Chauvelin  : 
«Cette   affaire  devient   importante;  elle 


-  54  - 

intéresse  les  nations  et  les  religions.  Quelle 
satisfaction  le  parlement  de  Toulouse  pour- 
ra-t-il  jamais  faire  à  une  veuve  dont  il  a 
roué  le  mari,  et  qu'il  a  réduite  à  la  mendi- 
cité, avec  deux  filles  et  trois  garçons,  qui 
ne  peuvent  plus  avoir  d'état?» 

Le  9  janvier  1763,  à  l'occasion  de  la  nou- 
velle année,  il  trouve  quelques  moments 
pour  écrire  à  son  vieil  ami  Cideville  ;  il  lui 
parle  aussi  de  l'affaire  Galas  et  de  l'appel 
en  révision  : 

«  Je  soupire,  lui  dit-il,  après  le  jugement, 
comme  si  j'étais  parent  du  mort.  ■-> 

Sa  passion  lui  fait  trouver  le  ton  et  les 
raisons  qui  conviennent  pour  émouvoir  cha- 
cun. C'est  ainsi  qu'il  fait  dire  au  ministre 
Ghoiseul:  «Voilà  déjà  sept  familles  (pro- 
testantes) qui  sont  sorties  de  France  ef- 
frayées par  l'afiaire  Calas.  Avons-nous  donc 
trop  de  manufacturiers  et  de  cultivateurs?» 
Avec  quel  soin  il  encourage  les  avocats,  ju- 
ges, rapporteurs  ! 

11  écrit  à  d'Argental ,  le  19  février  : 

«  On  m'a  mandé  que  l'affaire  des  Calas 
avait  été  rapportée  par  M.  de  Crosne ,  et 
qu'il  a  très  bien  parlé.  Je  vous  assure  que 
l'Europe  a  les  yeux  sur  cet  événement.  » 


—  55  — 
Mais  les  choses  ne  vont  point  assez  vite 
au  gré  de  son  impatience  : 

«  Le  sang  me  Lout  sur  les  Galas.  Quand 
la  révision  sera-t-elle  donc  ordonnée  ?  » 

Et  six  jours  seulement  après  cette  lettre , 
il  écrit  encore  : 

"  Eh  bien  !  a-t-on  enfin  rapporté  rafîaire 
des  Galas?  » 

Enfin  ,  le  7  mars  (  notons  la  date  :  c'était 
l'avant-veille  du  jour  anniversaire  du  sup- 
plice de  Jean  Galas  ),  l'affaire  est  rapportée 
au  conseil  d'Etat  par  M.  de  Grosne ,  et  l'on 
prononce  la  révision  du  jugement  de  Tou- 
louse. 

«  Il  y  a  donc  de  la  justice  sur  la  terre  ,  il 
y  a  donc  de  l'humanilé  !  >>  s'écrie  Voltaire. 
(  Lettre  à  Damila^ille,  15  mars.  ) 

A.  M.  de  Grosne  : 

«  Monsieur, 
»  Vous  vous  êtes  couvert  de  gloire.. .  les 
philosophes  doivent  vous  chérir,  et  les  in- 
tolérants mêmes  doivent  vous  estimer. . .  » 

Voici  cette  révision  obtenue  !  il  s'agit 
maintenant  de  faire  casser  le  jugement  de 
Toulouse. 


-  56  — 

L'attention  était  plus  que  jamais  fixée  sur 
ce  procès,  lorsque  parut  un  livre  qui  ,  en 
quelques  jours,  se  trouva  miraculeusement 
dans  toutes  les  mains.  C'était,  au  sujet  des 
Galas ,  l'apparition  de  l'esprit  nouveau  des 
nations ,  mais  esprit  venu  du  fond  de  l'his- 
toire. Pas  une  créature  opprimée  qui  n'y  fît 
entendre  sa  voix  pour  enseigner  aux  hom- 
mes la  tolérance  et  la  pitié.  La  puissance 
de  ce  livre  venait  de  sa  douceur.  Toute 
plume  tomba  des  mains  ,  tout  fit  silence 
avec  respect  pour  écouter  cette  voix  nou- 
velle et  sacrée.  La  religion  allait  donc  reve- 
nir sur  la  terre,  le  commerce  recommencer 
entre  Dieu  et  les  hommes  !  La  bonne  nou- 
velle circulait  de  houche  en  bouche  parmi 
les  malheureux  ,  surtout  parmi  les  protes- 
tants ,  si  persécutés  alors.  Tous  lisaient 
avec  respect  le  saint  livre. 

Le  titre  était  très  simple,  il  portait  seule- 
ment :  Traité  sur  la  Tolérance  ;  Tauteur  n'a- 
vait pas  mis  son  nom  ,  mais  le  nom  de 
Voltaire  retentissait  aux  quatre  vents  de  la 
terre.  Princes  ,  monarques  ,  peuples  le  li- 
saientaumilieu  d'une  acclamation  immense. 

Et  ce  livre,  ce  long  cri  du  cœur,  cette  voix 
de  la  conscience  éclatait  pour  sauver  les 
Galas  !  pour  sauver  non  seulement  les  Ga- 
las, mais  pour  arracher  tous  les  innocents 


-  57  - 
à  venir  aux  barbaries  de  la  superstition  et 
de  l'ignorance.  On  crut  entendre  la  mère  de 
tous  les  opprimés ,  parlant  en  leur  nom  à  la 
famille  humaine  et  implorant  pour  eux 
justice  et  pitié. 

Voltaire  apparut  là  ce  qu'il  était  véritable- 
ment :  souverain  pontife  de  la  raison  et  de 
la  justice.  Aussi,  à  ce  moment,  le  respect 
est  immense  pour  sa  personne  et  son  nom. 
Plus  d'ennemis  !  Toute  gloire  s'incline 
devant  cette  gloire  ;  Rousseau  oflre  de  se 
réconcilier  avec  lui. 

Les  moins  dignes  des  hommes  en  sont 
pour  quelques  instants  renouvelés  de  cœur. 
Palissot ,  dans  ce  miracle  ,  en  vient  à  res- 
pecter les  philosophes.  Fréron  lui-même , 
rougissant  de  son  rôle ,  fait  proposer  au  dé- 
fenseur des  Galas  (  par  l'intermédiaire  du 
libraire  Panckoucke)  une  trêve  de  quelques 
mois. 

Quelle  vengeance  pour  Voltaire  !  Empor- 
ter ses  ennemis  dans  le  tourbillon  de  son 
bon  cœur,  et  leur  donner,  par  cette  conta- 
gion de  magnanimité  ,  le  meilleur  moment 
de  leur  vie  !  Amis ,  ennemis ,  tout  était 
heureux  de  son  propre  bonheur ,  et  l'hu- 
manité tout  entière  se  sentit,  grâce  à  lui, 
bénie. 

Diderot ,  qui  s'était  fait  par  fanfaronnade 


-  58  - 
le  héros  de  l'incrédulité ,  redevient  naïf  et 
enfant  devant  un  tel  spectacle  : 

«  Quand  il  y  aurait  un  Christ,  disait-il, 
je  vous  assure  que  Voltaire  serait  sauvé.  » 

Par  ces  paroles,  sans  y  songer,  Diderot 
replaçait  le  défenseur  des  Galas  dans  la  vraie 
tradition  chrétienne.  Le  dévoûment  du  pa- 
triarche pour  cette  malheureuse  famille 
rendait  plus  vraisemblable  à  ses  yeux  la  lé- 
gende de  l'Homme-Dieu. 

Il  faut  ajouter  que  Voltaire  lui-même  se 
servait  de  l'autorité  du  Christ  contre  les 
hypocrites  et  les  persécuteurs  ;  que,  par  une 
interprétation  nouvelle  de  la  légende  évan- 
gélique,  il  préparait  peut-être  dans  les  reli- 
gions chrétiennes  une  réforme  que  d'autres 
temps  devaient  voir  s'accomplir.  Il  s'écrie 
tout-à-coup  dans  un   moment  pathétique: 

«  Si  vous  voulez  ressembler  à  Jésus-Christ, 
soyez  martyrs  et  non  pas  bourreaux.  » 

Quelle  révolution  dans  ces  paroles  !  et 
que  nous  voilà  loin  du  Christ  tyrannique 
du  moyen-âge  ! . . . 

Le  livre  de  Voltaire  fit  le  tour  du  mcnde; 
Franklin,  quelques  années  plus  tard ,  écrit 
d'Amérique  : 

«  Le  Traité  de  Voltaire  sur  la  Tolérance  a  pro- 


-  59  - 
duit  sur  le  bigotisme  un  effet  si  subit  et  si 
grand ,  qu'il  l'a  presque  détruit.  » 

L'histoire  des  Galas  est  exposée  tout  en- 
tière dans  ce  livre  ;  ils  devenaient  ainsi 
sacrés.  Conserver  un  seul  doute  sur  leur 
innocence,  c'eût  été  se  mettre  en  dehors  de 
toutes  les  lois  divines  et  humaines.  L'issue 
du  jugement  devenait  donc  certaine. 


V. 


Voltaire  allait  donner  au  dix-huitième 
siècle  sa  plus  belle  journée. 

Grâce  à  lui,  la  conscience  avait  triomphé 
chez  tous.  Son  âme,  pleine  du  feu  sacré, 
eut  quelques  jours  cette  joie  suprême  de 
ne  sentir  aucune  résistance.  Il  goûta  ce 
honheur,  que  lui  seul  a  connu ,  d'avoir 
mis  un  instant  l'unanimité  sur  la  terre: 
l'unanimité  de  la  raison  et  de  la  justice  ! 

«  Le  jour  arriva,  dit-ii  lui-même,  où  l'in- 
nocence triompha  pleinement...  Tous  les 
juges,  d'une  voix  unanime ,  déclarèrent  la 


-  60- 
famille  innocente,  tortionnairement  et  abu- 
sivement jugée  par  le  parlement  de  Tou- 
louse. Ils  réhabilitèrent  la  mémoire  du  père. 
Ils  permirent  à  la  famille  de  se  pourvoir 
devant  qui  il  appartiendrait  pour  prendre 
ses  juges  à  partie  ,  et  pour  obtenir  les  dé- 
pens, dommages  et  intérêts  que  les  magis- 
trats toulousains  auraient  dû  oJBfrir  d'eux- 
mêmes. 

»  Ce  fut  dans  Paris  une  joie  universelle: 
on  s'attroupait  dans  les  places  publiques , 
dans  les  promenades  ;  on  accourait  pour  voir 
cette  famille  si  malheureuse  et  si  bien  jus- 
tifiée; on  battait  des  mains  en  voyant  pas- 
ser les  juges ,  on  les  comblait  de  bénédic- 
tions. Ce  qui  rendait  encore  ce  spectacle 
plus  touchant,  c'est  que  ce  jour,  9  mars, 
était  le  jour  même  où  Galas  avait  péri  par 
le  plus  cruel  supplice.  « 

Les  magistrats  eux-mêmes ,  on  le  voit , 
prenaient  part  avec  l'Europe  entière  à  cet 
enthousiasme.  On  ne  reverra  une  telle  joie 
en  ce  monde  qu'au  jour  où  tombera  la 
Bastille. 

Nous  sommes  ici  au  moment  qui  doit 
placer  Voltaire  au  rang  des  plus  grands 
hommes.  Quoi  qu'on  fasse  à  l'avenir  contre 
lui,  cette  journée ,  bénie  du  monde  entier, 


—  61  - 
lui  conservera  le  respect  et  la  reconnais- 
sance des  peuples. 

Avoir  fait  un  seul  jour  la  joie  du  monde, 
cela  ne  s'oublie  jamais  ,  et  c'est  à  ce  signe 
précisément  que  se  connaissent  les  âmes 
souveraines. 


Vl. 


Celte  joie  d'un  retour  momentané  vers 
la  justice  malheureusement  dura  peu  :  le 
fanatisme  ne  tarda  pas  à  relever  la  tête. 
L'affaire  C4alas  n'était  pas  encore  terminée, 
lorsque  éclata  (  toujours  dans  le  Languedoc) 
un  nouveau  procès  criminel  contre  un 
protestant  de  Castres,  accusé  d'avoir  noyé 
sa  fille,  que  des  religieuses  ,  disait-on , 
avaient  convertie. 

Voici  les  détails  : 

«  Un  feudiste  de  Castres ,  nommé  Sirven, 
avait  trois  filles.  Comme  la  religion  de  cette 
famille  était  la  prétendue  réformée,  on  en- 
lève entre  les  bras  de  sa  femme  la  plus 
jeune  de  leurs  filles.  On  la  met  dans  un 

6 


-  62  - 
couvent,  on  la  fouette  pour  lui  mieux  ap- 
prendre son  catéchisme  ;  elle  devient  folle, 
elle  va  se  jeter  dans  un  puits ,  à  une  lieue 
de  la  maison  de  son  père.  Aussitôt  les  zélés 
ne  doutent  pas  que  le  père,  la  mère  et  les 
sœurs  n'aient  noyé  cette  enfant.  Il  passait 
pour  constant ,  chez  les  catholiques  de  la 
province,  qu'un  des  points  capitaux  de  la 
religion  protestante  est  que  les  pères  et 
mères  sont  tenus  de  pendre ,  d'égorger  ou 
de  noyer  tous  leurs  enfants  qu'ils  soupçon- 
neront d'avoir  quelque  penchant  pour  la 
religion  romaine. 

^>  L'aventure  de  la  fille  noyée  parvient  à 
Toulouse...  On  décrète  Sirven,  sa  femme  et 
ses  filles.  Sirven ,  épouvanté  ,  n'a  que  le 
temps  de  fuir  avec  toute  sa  famille  malade. 
Ils  marchent  à  pied,  dénués  de  tout  secours, 
à  travers  des  montagnes  escarpées ,  alors 
couvertes  de  neige.  Une  de  ses  filles  accou- 
che parmi  les  glaçons ,  et ,  mourante  ,  elle 
emporte  son  enfant  mourant  dans  ses  hras; 
ils  prennent  enfin  leur  chemin  vers  la 
Suisse.  »  (  Voltaire ,  Lettre  à  Damilaville.) 

Où  vont-ils?  sinon  vers  le  lieu  sacré  de- 
venu l'asile  de  tous  les  malheureux  (comme 
autrefois  l'Eglise  )  ?  Ils  vont  à  Ferney. 

«  Le  même  hasard  qui  m'amena  les  en- 


-  63  - 

fants  de  Calas  veut  encore  que  les  Sirven 
s'adressent  à  nDoi.  Figurez-vous,  mon  ami, 
quatre  moutons  que  des  boucliers  accusent 
d'avoir  mangé  un  agneau;  voilà  ce  que  je 
vis.  Il  m'est  impossible  de  vous  peindre 
tant  d'innocence  et  tant  de  malheurs...  >> 

Arrivés  à  Ferney,  la  première  nouvelle 
qu'ils  apprirent,  c'est  que  le  père  et  la  mère 
sont  condamnés  au  dernier  supplice,  et  que 
les  deux  sœurs ,  déclarées  également  cou- 
pables, sont  bannies  à  perpétuité  ;  que  leur 
bien  est  confisqué,  et  qu'ils  ne  leur  reste 
plus  rien  au  monde  que  l'opprobre  et  la 
misère. 

Pour  les  sauver,  ils  n'y  avait  qu'un  moyen, 
c'était  qu'ils  retournassent  au  milieu  même 
des  juges  de  Toulouse  purger  leur  contu- 
mace et  se  présenter,  afin  d'être  jugés  en 
personne;  mais,  qui  assurait  que  la  mort 
ne  serait  pas  de  nouveau  prononcée  !  Pou- 
vait-on espérer  que  les  parlements  céde- 
raient toujours  à  la  voix  de  Voltaire  ?  Déjà 
ils  parlaient  de  l'atteinte  portée  à  leurs  pré- 
rogatives par  ces  appels  à  l'opinion  publi- 
que et  à  l'autorité  royale.  Voltaire  craignait , 
de  son  côté,  que  l'attention  publique  ne  re- 
fusât de  le  suivre  deux  fois  de  suite  sur  un 
même  terrain. 


-  64  - 
Il  y  avait  d'ailleurs  un  autre  écueil,  très 
grave  en  ce  siècle  :  Sirven  avait  peu  d'es- 
prit ;  il  était  si  faible  de  tête,  si  abattu  par 
son  malheur,  qu'il  ne  faisait  plus  que  pleu- 
rer ;  à  peine  en  pouvait-on  tirer  les  éclair- 
cissements nécessaires  à  sa  propre  défense. 
Il  était  donc  à  craindre  que  l'on  s'intéressât 
peu  à  un  homme  qui  savait  si  mal  se  re- 
commander de  sa  propre  personne.  On  sent 
l'inquiétude  de  Voltaire  de  ce  côté  :  il  écrit 
à  son  avocat ,  M.  Elle  de  Beaumont,  qui 
avait  plaidé  pour  les  Calas  et  qui  devait 
défendre  aussi  la  cause  de  Sirven:  «  Vous 
ne  trouverez  peut-être  pas  dans  ce  malheu- 
reux père  de  famille  la  même  présence 
d'esprit,  la  même  force,  les  mêmes  ressour- 
ces qu'on  admirait  dans  M™«  Galas.  »  Puis, 
avec  un  sentiment  de  pitié  sublime ,  il 
continue  : 

«  J'ai  eu  beaucoup  de  peine  à  calmer 
sou  désespoir  dans  les  longueurs  et  dans 
les  difQcaltés  que  nous  avons  essuyées 
pour  faire  venir  du  Languedoc  le  peu 
de  pièces  que  je  vous  ai  envoyées  ,  les- 
quelles mettent  dans  un  si  grand  jour 
la  démence  et  l'iniquité  du  juge  subal- 
terne qui  l'a  condamné  à  la  mort,  et  qui 
lui  a  ravi  toute  sa  fortune.  Aucun  de  ses 


-  65  - 
parents,  encore  moins  de  ceux  qu'on  appelle 
amis,  n'osait  lui  écrire,  tant  le  fanatisme  et 
l'efîroi  s'étaient  emparés  dé  tous  les  esprits. 
»♦  Sa  femme,  condamnée  avec  lui,  femme 
respectable,  qui  est  morte  de  douleur  en 
venant  chez  moi  ;  l'une  de  ses  filles ,  prête 
de  succomber  au  désespoir  :  un  petit-fils, 
né  au  milieu  des  glaces  et  infirme  depuis  sa 
malheureuse  naissance  :  tout  cela  déchire 
encore  le  cœur  du  père  et  affaiblit  un  peu 
sa  tête.  Il  ne  fait  que  pleurer. . .  » 

Mais  aucun  de  ces  obstacles  ne  Tarrête,  il 
faut  qu'il  sauve  les  Sirven ,  comme  il  a 
sauvé  les  Calas.  Le  voilà  donc  à  soixante- 
et-onze  ans  qui  recommence  pour  ces  nou- 
velles victimes  du  fanatisme  ce  qu'il  a  fait 
pour  les  premières.  S'il  n'agit  plus  par  le 
soulèvement  de  la  conscience  publique,  il 
agira  en  intéressant  à  cette  cause  les  prin- 
ces, les  rois,  les  gouvernements,  qui  tous 
d'ailleurs  sont  jaloux  de  s'illustrer  avec  lui 
et  de  se  préparer  une  part  dans  les  applau- 
dissements qu'il  va  de  nouveau  soulever. 
L'impératrice  de  Russie,  le  roi  de  Pologne, 
le  roi  de  Prusse,  le  roi  de  Danemark  ,  le 
gouvernement  de  Berne,  le  landgrave  de 
Hesse,  la  duchesse  de  Saxe-Gotha,  la  pria- 
cesse  de  Nassau-Saarbruck,  le  margrave  de 


-  66  - 
Baden,  la  princesse  de  Darmstadt,  etc.,  en- 
voient publiquement  leurs  offrandes  à  cette 
famille  et  prennent  parti  pour  elle.  Voltaire 
ne  manque  pas,  par  la  bouche  éloquente  do 
M.  de  Beaumont,  de  faire  résonner  ces  noms 
augustes  aux  oreilles  des  juges.  Le  roi  de 
France  ne  peut  se  prononcer  avant  que  son 
parlement  n'ait  rendu  un  arrêt  définitif. 
Mais  dans  cet  élan  généreux  des  têtes  cou- 
ronnées ,  il  ne  peut  rester  en  arrière,  et  ac- 
corde solennellement  aux  Galas  réhabilités 
une  gratification  de  trente-six  mille  livres. 

Quant  à  Voltaire,  grâce  à  sa  charité  in- 
génieuse, il  sait  persuader  au  parlement  de 
Toulouse  lui  même  qu'il  mettra  toute  son 
aileiition  à  éviter  l'éclat  dans  cette  nouvelle 
affaire ,  qu'il  ne  fera  pas  appel  à  l'opinion 
publique,  qu'il  laissera  à  la  conscience  des 
juges  de  proclamer  les  premiers  l'inno- 
cence de  cette  famille  malheureuse,  et  il 
leur  laisse  entrevoir  admirablement  que 
ceci  est  un  moyen  pour  eux  de  se  réhabi- 
liter eux-mêmes  aux  yeux  du  public  et  de 
reconquérir  leur  autorité  compromise.  Le 
conseil  royal  s'est  couvert  de  gloire  en  cas- 
sant le  jugement  des  Galas;  ils  peuvent 
acquérir  la  même  gloire  à  leur  tour,  en 
jugeant  équitablement  les  Sirven. 

Qu'on  me  permette  de  citer  la  lettre  qu'il 


-  67  - 
adresse  à  l'un  des  juges  mêmes  qui  avaient 
condamné  la  famille  Sirven  par  contumace, 
et  devant  qui  elle  devait  reparaître  : 

«  Ferney,  19  avril  1765. 
»  Monsieur, 

>>  Je  ne  vous  fais  point  d'excuse  de  pren- 
dre la  liberté  de  vous  écrire  sans  avoir  Tlion- 
neur  d'être  connu  de  vous.  Un  hasard  sin- 
gulier avait  conduit  dans  mes  retraites,  sur 
les  frontières  de  la  Suisse  ,  les  enfants  du 
malheureux  Galas  ;  un  autre  hasard  y  amène 
la  famille  Sirven,  condamnée  à  Castres,  sur 
l'accusation  ou  plutôt  sur  le  soupçon  du 
même  crime  qu'on  imputait  aux  Galas. 

»  Le  père  et  la  mère  sont  accusés  d'avoir 
noyé  leur  fille  dans  un  puits  par  principe 
de  religion.  Tant  de  parricides  ne  sont  pas 
heureusement  dans  la  nature  humaine  ;  il 
peut  y  avoir  eu  des  dépositions  formelles 
contre  les  Galas ,  il  n'y  en  a  aucune  contre 
les  Sirven.  J'ai  vu  le  procès- verbal ,  j'ai 
longtemps  interrogé  cette  famille  déplora- 
ble ;  je  peux  vous  assurer,  m.onsieur,  que 
je  n'ai  jamais  vu  tant  d'innocence  accompa- 
gnée de  tant  de  malheurs  :  c'est  l'emporte- 
ment du  peuple  du  Languedoc  contre  les 
Galas  qui  détermina  la  famille  Sirven  à 
fuir  dès  qu'elle  se  vit  décrétée.  Elle  est  ac- 


-  68- 

tuellement  errante,  sans  pain,  ne  vivant  que 
de  la  compassion  des  étrangers.  Je  ne  sais 
pas  étonné  qu'elle  ait  pris  le  parti  de  se 
soustraire  à  la  fureur  du  peuple  ,  mais  je 
crois  qu'elle  doit  avoir  confiance  dans  l'é- 
quité de  votre  parlement. 

'>  Si  le  cri  public,  le  nombre  des  témoins 
abusés  par  le  fanatisme,  la  terreur  et  le  ren- 
versement d'esprit  qui  put  empêcher  les 
Calas  de  se  défendre,  firent  succomber  Ga- 
las le  père ,  il  n'en  sera  pas  de  même  des 
Sirven  ;  la  raison  de  leur  condamnation  est 
dans  leur  fuite.  Ils  sont  jugés  par  contu- 
mace ,  et  c'est  à  votre  rapport ,  monsieur, 
que  la  sentence  a  été  confirmée  par  le  par- 
lement. 

»)  Je  ne  vous  cèlerai  point  que  l'exemple 
de  Calas  effraie  les  Sirven  et  les  empêche 
de  se  représenter.  Il  faut  pourtant  qu'ils 
perdent  leur  bien  pour  jamais ,  ou  qu'ils 
purgent  leur  contumace,  ou  qu'ils  se  pour- 
voient au  conseil  du  roi. 

»  Vous  sentez  mieux  que  moi  combien 
il  serait  désagréable  que  deux  procès  d'une 
telle  nature  fussent  portés  dans  une  année 
devant  Sa  Majesté  ,  et  je  sens  comme  vous 
qu'il  est  bien  plus  convenable  et  bien  plus 
digne  de  votre  auguste  corps  que  les  Sirven 
implorent   votre  justice.  Le  public  verra 


-  69  - 
que ,  si  un  amas  de  circonstances  fatales 
a  pu  arracher  à  des  j  âges  l'arrêt  qui  fit  périr 
Galas,  leur  équité  éclairée,  n'étant  pas  en- 
tourée des  mêmes  pièges,  n'en  sera  que 
plus  déterminée  à  secourir  l'innocence  des 
Sirven. 

»  Vous  avez  sous  vos  yeux  toutes  les  piè- 
ces du  procès;  oserais-je  vous  supplier, 
monsieur,  de  les  revoir?  Je  suis  persuadé 
que  vous  ne  trouverez  pas  la  plus  légère 
preuve  contre  le  père  et  la  mère  ;  en  ce 
cas,  monsieur,  j'ose  vous  conjurer  d'être 
leur  protecteur. 

»  Me  serait-il  permis  de  vous  demander 
encore  une  autre  grâce  ?  C'est  de  faire  lire 
ces  mêmes  pièces  à  quelques-uns  des  ma- 
gistrats, vos  confrères.  Si  je  pouvais  être 
sûr  que  ni  vous  ni  eux  n'avez  trouvé  d'au- 
tre motif  de  la  condamnation  des  Sirven 
que  leur  fuite,  si  je  pouvais  dissiper  leurs 
craintes,  uniquement  fondées  sur  le  préjugé 
du  peuple,  j'enverrais  à  vos  pieds  cette  fa- 
mille infortunée,  digne  de  toute  votre  com- 
passion ;  car,  monsieur,  si  la  populace  des 
catholiques  superstitieux  croit  les  protes- 
tants capables  d'être  parricides  par  piété, 
les  protestants  croient  qu'on  veut  les  rouer 
tous  par  dévotion,  et  je  ne  pourrai  rame- 
ner les  Sirven  que  par  la  certitude  entière 


-  70- 
que  leurs  juges  connaissent  leur  procès  et 
leur  innocence.  J'aurais  le  bonheur  de  pré- 
venir l'éclat  d'un  nouveau  procès  au  con- 
seil du  roi,  et  de  vous  donner  en  même 
temps  une  preuve  de  ma  confiance  en  vos 
lumières  et  en  vos  bontés.  Pardonnez  cette 
démarche  ,  que  ma  compassion  pour  les 
malheureux,  ma  vénération  pour  le  parle- 
ment et  pour  votre  personne  me  font  faire 
du  fond  de  mes  déserts. 
>)  J'ai  l'honneur  d'être  avec  respect,  etc.  » 

Les  choses  ainsi  disposées  par  lui  avec 
une  habileté  inhnie  pour  le  salut  des  Sir- 
ven,  ceux-ci  d'ailleurs  tirés  de  la  misère, 
grâce  à  ces  protections  princières,  et  vivant 
en  lieu  de  sûreté,  un  nouveau  procès 
éclate,  celui  du  général  Lally,  accusé  d'a- 
voir laissé  prendre  Pondichéry  aux  An- 
glais, par  trahison  ;  on  le  condamne  à 
mort  ;  on  le  traîne  au  supplice,  un  bâillon 
dans  la  bouche...  Voltaire  avait  connu 
Lally  autrefois;  il  avait  été  témom  de  sa 
haine  contre  les  Anglais,  et  il  ne  pouvait 
croire  qu'il  leur  eût,  à  prix  d'or,  livré 
Pondichéry.  Lally  était  un  homme  violent, 
insociable,  mais  loyal  et  incapable  de  tra- 
hison. Voltaire  entreprend  donc  de  réhabi- 
liter sa  mémoire  ;  d'ailleurs,  Lally  avait  un 


-  71  - 
fils  ;  il  voulut  enlever  à  ce  fils  cette  tache 
d'être  le  fils  d'un  traître.  Il  mêle  à  tous  ses 
autres  travaux  déjà  si  nombreux  celui  d'é- 
tudier dans  ses  moindres  détails  l'admi- 
nistration du  général  pendant  tout  le  temps 
qu'il  fut  gouverneur  de  Pondichéry,  et  du- 
rant la  malheureuse  guerre  qu'il  eut  à  sou- 
tenir contre  les  Anglais  ;  il  examine  toutes 
les  pièces  da  procès  et  reconnaît  bientôt 
que  Lally,  comme  Galas,  est  innocent.  Le 
voici  donc  à  l'œuvre  pour  la  réhabilitation 
du  général,  et  il  en  sera  occupé  jasqu'au 
dernier  moment  de  sa  vie.  Il  n'apprendra 
cette  réhabilitation  que  la  veille  de  sa  mort, 
au  milieu  même  de  l'agonie ,  dont  il  sera 
réveillé  par  cette  nouvelle,  qui  lui  fit  pro- 
noncer sa  dernière  parole:  «  Je  meurs 
content  !  >» 

Dans  le  temps  même  où  le  bourreau  ve- 
nait de  trancher  la  tête  à  l'ancien  gouver- 
neur de  Pondichéry,  voici  ce  que  l'on  ap- 
prenait d'abord  à  Ferney  (centre  d'obser- 
vation )  et  de  là  par  toute  l'Europe  : 

Cinq  jeunes  gens  d'Abbeville,  coupables 
d'avoir,  par  un  temps  de  pluie,  gardé  le 
chapeau  sur  la  tête  à  cinquante  pas  d'une 
procession  de  capucins  qui  traversait  la 
campagne,  coupables  d'avoirchanté  de  mau- 
vaises chansons  et  lu  de  mauvais  livres,  ac- 


-  72  - 
cusés,  mais  faussement,  d'avoir  renversé  un 
crucifix  de  bois  sur  le  pont  d'Abbeville, 
sont  condamnés  par  un  juge  imbécile  et 
barbare  à  la  torture,  au  supplice  de  la  lan- 
gue arrachée  et  à  être  jetés  dans  les  flam- 
mes. Le  plus  âgé  d'entre  eux,  le  chevalier 
de  la  Barre ,  avait  dix-neuf  ans  ;  le  plus 
jeune,  quatorze.  Ils  appartenaient  aux  pre- 
mières familles  du  pays.  La  Baire  était  le 
fils  d'un  lieutenant-général  des  armées  et 
allié  à  la  famille  d'Ormesson.  Une  basse  ja- 
lousie d'amour  et  le  fanatisme  idiot  d'un 
évêque  d'Amiens,  voilà  ce  qui  avait  causé 
leur  perte.  Deux  d'entre  eux  seulement  fu- 
rent arrêtés  (le  plus  âgé  et  le  plus  jeune), 
les  autres  se  sauvèrent  et  furent  jugés  par 
contumace.  Le  chevalier  de  la  Barre ,  con- 
damné au  dernier  supplice,  se  pourvut  au 
parlement  de  Paris  contre  la  sentence  de 
la  sénéchaussée  d'Abbeville,  mais  le  parle- 
ment de  Paris,  frappé  de  cet  aveuglement 
cruel  qui  annonce  la  fin  des  institutions, 
confirma  la  sentence  à  la  majorité  de  deux 
voix.  C'était  se  précipiter  volontairement 
dans  la  même  infamie  que  le  parlement  de 
Toulouse.  Le  roi,  Louis  le  Bien-Aimé^  imploré 
à  genoux  par  une  femme,  par  une  religieuse, 
abbesse  respectée  d'un  couvent  d'Abbeville 
et  pareate  du  jeune  de  la  Barre,  resta  impi- 


—  73  - 
toyable  et  se  voua,  comme  son  parlement 
et  tous  les  juges  du  royaume,  à  la  malédic- 
tion universelle.  Le  vertige  s'emparait  des 
puissants  :  éperdus  de  sentir  toute  autorité 
morale  leur  échapper,  ils  croyaient ,  en 
face  de  la  philosophie  reine,  ressaisir  le  pou- 
voir par  la  terreur  ;  ils  ne  saisissaient  que 
l'opprobre. 

Les  détails  de  cette  procédure  digne  de 
cannibales ,  étudiés  par  Voltaire ,  le  font 
tressaillir.  Il  est  frappé  d'une  sorte  de  rage 
contre  les  juges,  mais  cette  rage  est  tempé- 
rée par  les  larmes  que  lui  fait  répandre  la 
mort  de  ce  jeune  homme.  Tout  ce  qu'il  y  a 
de  tendresse  dans  son  cœur  se  soulève,  et 
c'est  une  fois  encore  la  voix  d'un  père  qui 
se  fait  entendre,  non  plus  à  la  vérité  pour 
redemander  son  enfant ,  mais  pour  crier 
vengeance  contre  les  bourreaux.  Le  monde 
entier,  grâce  à  lui ,  assiste  à  cette  tragédie 
sanglante.  Les  dernières  paroles  du  jeune 
La  Barre  sont  recueillies,  répandues,  redi- 
tes par  toutes  les  bouches. 

On  l'avait  ramené  de  Paris  à  Abbeville 
pour  le  jour  du  supplice,  dans  une  chaise  de 
poste  escortée  de  cavaliers  de  la  maréchaus- 
sée déguisés  en  courriers  (car  la  justice, 
honteuse  d'elle-même,  se  cachait).  La  voi- 
ture, pour  détourner  l'attention,  entra  dans 

7 


—  i^  — 

la  ville  par  la  porte  opposée  à  celle  de  la 
route  de  Paris.  Le  prisonnier  n'en  fut  pas 
moins  reconnu;  il  salua  sans  affectation 
ceux  qu'il  connaissait.  La  population  d'Ab- 
beville  et  des  environs,  assemblée  en  foule 
sur  son  passage,  était  consternée  et  trem- 
blante. On  respirait  à  peine  ;  de  moment  en 
moment  on  croyait  gue  sa  grâce  allait  arri- 
ver ;  oû  interrogeait  avec  anxiété  tous  les 
courriers,  espérant  que  chacun  d'eux  était 
le  porteur  de  la  bonne  nouvelle.  Le  peu- 
ple croyait  encore  à  la  justice  du  roi  ;  il 
fallut  cela  pour  le  détromper. 

Au  milieu  de  la  douleur  générale,  dit  un 
contemporain,  la  jeune  victime  montrait  le 
plus  stoïque  courage.  Son  confesseur,  le 
père  Bosquier,  dominicain,  versait  des  lar- 
mes. De  La  Barre  le  pressait  de  dîner  avec 
lui  :  «  Prenons  un  peu  de  nourriture,  lui 
disait-il,  vous  avez  besoin  de  forces  autant 
que  moi  pour  soutenir  le  spectacle  que  je 
vais  donner.  »  Le  triste  repas  achevé,  le 
moment  fatal  approchait  :  «  Maintenant  pre- 
nons du  café,  lui  dit-il  gaîment,  il  ne 
m'empêchera  pas  de  dormir.  » 

En  allant  au  supplice,  il  disait  encore  au 
père  Bosquier  :  «  Ce  qui  me  fait  le  plus  de 
peine  en  ce  jour,  c'est  d'apercevoir  aux  croi- 
sées des  gens  que  je  croyais  mes  amis.  « 


-  75  - 

Parvenu  au  portail  Saint-Vulfranc,  où  il 
devait  faire  amende  honorable,  il  soutint 
avec  fermeté  qu'il  n'avait  pas  offensé  Dieu. 
Il  refusa  de  réciter  la  formule  qui  lui  fut 
présentée;  on  la  récita  pour  lui,  et  sur  son 
refus  de  présenter  sa  langue,  les  bourreaux 
(en  cela  plus  humains  que  les  juges)  ne  fi- 
rent que  le  simulacre  de  la  brûler.  En 
montant  à  l'échafaud,  il  laissa  tomber  une 
pantoufle  sur  l'escalier  ;  il  descendit  pour  la 
reprendre  et  remonta  avec  la  même  tran- 
quillité. 

Cinq  bourreaux  avaient  été  réunis  pour 
cette  exécution  : 

«  —  Tes  armes  sont-elles  bonnes  ?  dit-il  à 
celui  de  Paris  ;  est-ce  toi  qui  as  tranché  la 
tête  au  comte  de  Lally  ? 

»  —  Oui. 

»  —  Tu  l'as  manqué  ;  ne  crains  rien,  je 
me  tiendrai  bien  et  ne  ferai  pas  l'enfant.  » 

Il  se  banda  lui-même  les  yeux  et  reçut  le 
coup  fatal.  Son  corps  fut  précipité  dans  le 
bûcher. 

On  affecta  de  jeter  dans  le  feu  qui  consu- 
mait son  cadavre  plusieurs  livres  de  philo- 
sophie, entre  autres  les  neuf  volumes  du 
Dictionnaire  Philosophique.  On  crut  inspirer 
la  terreur  aux  philosophes,  on  espérait  sur- 


-  76  — 
tout,  par  cette  menace  ridicule,  intimider 
le  vieillard  qui  avait  osé,  disait-on,  empié- 
ter sur  le  droit  des  parlements. 

Mais  la  voix  de  Voltaire  n'éclata  jamais 
avec  tant  de  puissance  :  il  renonce  aux  mé- 
nagements qu'il  avait  gardés  jusque-là  ; 
il  ne  donne  plus  aux  juges,  même  publi- 
quement, d'autre  nom  que  celui  d'assassiîis 
en  robe.  Un  long  cri  de  vengeance  retentit 
du  milieu  de  ses  rochers  et  va  jusqu'en 
Amérique  éveiller  les  cœurs.  Il  fait  de  nou- 
veau appel  à  toutes  les  puissances  de  la 
philosophie  et  de  l'opinion.  D'Alemhert, 
alors  le  plus  influent  et  ]e  plus  respecté 
des  philosophes,  devient  le  confident  de  sa 
douleur  ;  il  lui  écrit  le  28  juillet  1766  : 

" Voici  le  temps  de  rompre  ses  liens 

et  de  porter  ailleurs  l'horreur  dont  on  est 
pénétré.  Je  n'ai  pu  parvenir  à  recevoir  la 
consultation  des  avocats  ;  vous  l'avez  vue 
sans  doute  et  vous  avez  frémi.  Ce  n'est  plus 
le  temps  de  plaisanter,  les  bons  mots  ne 
conviennent  point  aux  massacres.  Quoi  I 
dans  Abbeville,  des  Busiris  en  robe  font 
périr  dans  les  plus  horribles  supplices  des 
enfants  de  seize  ans  !  et  leur  sentence  est 
confirmée  malgré  l'avis  de  dix  juges  intè- 
gres et  humains  !  et  la  nation  le  souflre  I 


-  77  - 

»  Ici  Galas  roué,  là  Sirven  pendu  (1), 

plus  loin  un  bâillon  dans  la  bouche  d'un 
lieutenant-général  ;  quinze  jours  après , 
cinq  jeunes  gens  condamnés  aux  flammes 
pour  des  folies  qui  méritaient  Saint-Lazare.» 


Deux  jours  plus  tard ,  le  30  : 

«  Il  m'a  tant  passé  d'horreurs  par 

les  mains  depuis  quelques  jours,  que  je  ne 
sais  plus  ce  que  je  vous  ai  écrit.  Vous  ai -je 
mandé  que  j'avais  obtenu  de  Frédéric  une 
gratification  pour  les  Sirven  ?  Cette  goutte 
de  baume  sur  tant  de  blessures  faites  à  la 
raison  et  à  l'innocence  m'a  un  peu  soulagé, 
mais  ne  m'a  pas  guéri.  Je  suis  honteux  d'être 
si  sensible  et  si  vif  à  mon  âge...  Pardon- 
nez à  ma  tristesse.  Je  viens  de  voir,  dans  la 
Gazette  de  France,  un  article  du  tonnerre  qui 
a  pulvérisé  une  vieille  femme ,  et  le  ton- 
nerre n'est  point  tombé  sur  les  juges  d'Ab- 
beville  !  »> 


(l)  Sirven  avait  été  condamné  à  être  pendu; 
mais  il  ne  le  fut  pas ,  grâce  à  l'intervention  de 
Voltaire  ;  sa  femme  et  lui  cependant  n'en  mou- 
rurent pas  moins  des  suites  de  ce  procès,  à  moi- 
tié hébétés.  L'épouvante  les  avait  anéantis. 


-  78  - 
Quelques  jours  plus  tard  ,  le  7  août ,  son 
cœur  se  brise  : 

«  Un  des  plus  grands  malheurs  des  hon- 
nêtes gens,  c'est  qu'ils  sont  des  lâches  !  » 

Cependant  à  quelques  jours  d'intervalle 
il  reprend  courage,  il  se  remet  à  l'œuvre  et 
s'écrie  : 

«  Monstres  persécuteurs!  qu'on  me  donne 
seulement  sept  ou  huit  personnes  que  je 
puisse  conduire,  et  je  vous  exterminerai.  » 

Nous  l'avons  vu  prendre  la  défense  des 
paysans  de  Sainte-Claude  ,  des  serfs  du 
Jura ,  de  Calas ,  de  Sirven ,  de  Lally,  des 
martyrs  d'Abbeville  ;  dans  le  même  temps 
et  de  la  même  manière ,  il  défend  Mont- 
hailli,  il  défend  Martin,  d'autres  encore  ;  il 
fait  réhabiliter  la  mémoire  d'un  général 
anglais  condamné  à  mort  dans  son  pays,  et 
qu'il  eût  sauvé  s'il  n'eût  été  prévenu  trop 
tard  de  cette  sentence  cruelle  ;  mais  voici 
ce  qui  achève  de  nous  peindre  son  amour 
de  la  justice. 

Un  gentilhomme  de  vie  assez  déréglée,  il 
est  vrai,  mais  incapable  d'une  action  crimi- 
nelle, se  trouve  accusé  par  une  famille  de 
petits  bourgeois  de  les  avoir  frustrés  d'une 


-  79  - 
somme  considérable.  En  un  instant  les  cris 
s'élèvent  de  toutes  parts  contre  ce  gentil- 
homme ,  nommé  le  comte  de  Morangiés. 
Voltaire  (car  toute  grande  action  produit 
vite  ses  sots  imitateurs  )  avait  mis  à  la  mode 
les  procès  ;  on  ne  cherchait  plus  à  s'illus- 
trer qu'en  défendant  l'innocence  opprimée  : 
la  défense  du  pauvre  surtout  contre  la  tyran- 
nie et  la  cupidité  des  grands  était  devenue 
une  sorte  de  mot  d'ordre.  L'esprit  de  parti 
s'en  mêlant ,  on  s'efforça  de  voir  dans  le 
procès  du  comte  de  Morangiés  et  de  ses 
soi-disant  victimes  une  manifestation  de 
la  lutte  de  la  noblesse  contre  le  tiers-état , 
et  tous  les  gazetiers,  à  l'instant,  de  griffon- 
ner contre  M.  de  Morangiés.  Un  brouhaha 
sans  exemple  étoufîait  ses  paroles ,  tandis 
qu'au  contraire  chacun  répétait ,  appuyait, 
exagérait  les  accusations  portées  contre  lui 
par  cette  famille  bourgeoise.  Voltaire  avait 
beau  répéter  : 

«  Il  ne  s'agit  pas  de  parti,  messieurs  ;  il 
s'agit  de  justice  ;  il  n'est  point  question  ici 
de  la  noblesse  ni  du  tiers-état ,  il  n'est 
question  que  d'une  aflaire  personnelle  en- 
tre le  comte  de  Morangiés ,  que  personne 
n'écoute,  et  ces  petits  bourgeois,  que  chacun 
vante ,  sans  examiner  s'ils  ne  sont  pas  les 


-  80  - 
auteurs  d'une  grande  friponnerie.  «  —  Mais 
la  Yoix  de  Voltaire,  cette  fois,  n'était  point 
écoutée.  Les  juges  eux-mêmes  étaient  con- 
tents de  pouvoir  une  fois  s'aflranchir  de  son 
influence.  Cependant  il  ne  s'était  pas  en- 
core prononcé  entre  M.  de  Morangiés  et  ses 
accusateurs;  mais  voyant  enfin  celui-ci  con- 
damné et  accablé,  il  se  fait  apporter  toutes 
les  pièces,  découvre  la  fraude  des  accusa- 
teurs, l'innocence  du  comte,  et  fait  casser 
encore  cet  arrêt,  au  milieu  d'un  étonnement 
de  la  part  du  public,  qui  bientôt  se  change 
en  applaudissements. 

Le  même  zèle  ,  la  même  habileté ,  il  les 
emploie  pour  sauver  les  plus  humbles.  Il 
importe  peu  que  l'Europe  ait  ou  n'ait  pas 
les  yeux  sur  lui.  En  toute  circonstance,  écla- 
tante ou  secrète ,  il  s'emploie  tout  entier. 
Voici  un  trait  de  sa  vie  qui  n'a  été  relevé 
par  personne. 

Un  pauvre  domestique  appelé  Pichon, 
qu'il  ne  connaissait  pas,  mais  dont  une  pa- 
rente était  au  service  de  M"^*^  Denis,  sa  nièce, 
meurt  à  Paris,  laissant  plusieurs  orphelins 
en  bas- âge.  Voltaire  écrit  aussitôt  qu'on  lui 
envoie  un  de  ces  enfants ,  petit  garçon  de 
dix  ans.  Voilà  le  petit  Pichon  en  route. 
Voltaire  fait  veiller  sur  lui  dans  le  trajet, 
comme  s'il  s'agissait  d'un  prince.  Au  mo- 


-  81  - 
ment  où  l'enfant  doit  arriver  à  Lyon,  il  écrit 
à  un  riche  banquier  de  cette  ville  :  «  Ce 
pauvre  petit  arrive  je  ne  sais  comment  ;  il 
est  à  la  garde  de  Dieu.  Je  vous  prie  de  le 
prendre  sous  la  vôtre.  »  Songez  que  l'on 
était  en  plein  été  (au  29  juillet),  et  que  les 
danpers  du  voyage  n'étaient  pas  considéra- 
bles, sauf  la  fatigue,  qui  était  extrême.  Le 
petit  voyageur  arriva  donc  à  bon  port.  Mais 
écoutez  la  suite  :  Au  mois  de  novembre  , 
l'enfant  tombe  malade  à  Ferney.  Voltaire 
n'a  pas  de  repos  qu'il  n'ait  guéri  le  pauvre 
orphelin  ;  il  ne  le  perd  pas  de  vue  un  ins- 
tant, il  note  les  moindres  symptômes  ,  et , 
jour  par  jour,  il  écrit  au  plus  célèbre  mé- 
decin de  l'Europe,  à  Tronchin.  Citons  une 
de  ses  lettres  : 

«  Mon  cher  Esculape ,  mon  petit  malade , 
après  avoir  pris  sa  seconde  dose  d'émétique 
avant-hier,  fut  encore  bien  purgé  et  rendit 
un  paquet  de  vers ,  parmi  lesquels  il  y  en 
avait  un  de  six  pouces  de  long.  Je  lui  don- 
nai une  décoction  de  rue,  de  petite  centau- 
rée, de  menthe  ,  de  chicorée  sauvage  ,  et , 
pour  adoucir  la  vivacité  que  cette  tisane 
pourrait  porter  dans  le  sang  irrité  par  la 
fièvre,  je  lui  fis  prendre,  de  demi-heure  en 
demi-heure ,  entre  ces  potions ,  une  émul- 


—  82  - 
sion  légère.  La  fièvre  subsiste,  continue  avec 
redoublement,  mais  moins  violente.  Il  a 
dormi  un  peu.  La  tête  n'est  point  embar- 
rassée, mais  il  y  a  toujours  mal.  Le  bout  de 
la  langue  est  du  rouge  le  plus  vif.  Il  s'en 
faut  beaucoup  que  l'œil  soit  net;  il  ne  Test 
guère,  je  crois,  dans  ces  maladies.  La  peau 
n'est  pas  ardente.  Ne  conviendrait-il  pas  de 
lui  ôter  sa  tisane  anti-vermineuse,  qui  peut 
l'échaufîer  et  continuer  à  délayer  beaucoup 
les  humeurs?  Il  a  toujours  la  bouche  ou- 
verte, et  il  lui  est  difficile  de  la  fermer. 

»  J'entre  dans  tous  ces  détails  ;  je  voudrais 
sauver  ce  petit  garçon...  »> 


VII. 


L'afîaire  Galas  décida  certainement  des 
dernières  années  de  Voltaire,  et  contribua 
à  lui  donner  le  grand  rôle  que  nous  le 
voyons  prendre  à  Ferney  :  il  devint  par  cette 
affaire  le  vrai  justicier  des  peuples  ;  il  lui 
dut  non  seulement  cette  série  d'actions 
éclatantes  qui  devaient  attirer  sur  lui  l'at- 


-  83  - 
tention  du  monde  entier ,  mais  même  ses 
derniers  écrits,  écrits  politiques  et  religieux, 
où  de  la  critique  il  passait  à  l'affirmation  ; 
il  avait  mis  en  poudre  tout  l'ancien  monde, 
il  fallait  maintenant ,  du  fond  de  son  émo- 
tion ,  de  sa  pitié,  tirer  les  vraies  bases  du 
monde  moderne. 

On  s'est  souvent  demandé  comment  Vol- 
taire avait  été  amené  à  prendre  la  défense 
des  Calas  ,  par  qui  les  premiers  détails  au- 
thentiques de  cette  affaire  lui  avaient  été 
transmis.  Mais  jusqu'ici  ce  point  est  resté 
assez  obscur.  Un  avocat,  M.  de  Végobre  (Gh. 
de  Manoel  de),  avocat  protestant  en  Lan- 
guedoc; que  la  persécution  avait  contraint 
de  se  réfugier  à  Genève,  eut  en  ceci  une 
initiative  qu'il  importe  de  rappeler.  Nous 
devons  ces  détails  et  la  curieuse  pièce  qu'on 
va  lire  (absolument  inédite)  à  l'obligeance 
de  l'excellent  M.  Giogenson,  sans  lequel 
d'ailleurs  cette  pièce  n'eût  jamais  existé. 

M.  Giogenson  avait  remarqué  dans  la  cor- 
respondance de  Voltaire  qu'à  plusieurs  re- 
prises ,  vers  l'époque  du  procès  Galas ,  il 
parle  d'un  certain  M.  de  Végobre,  avec  lequel 
on  voit  bien  qu'il  était  en  relations  suivies 
à  cette  époque,  sans  que  pourtant  aucune 
des  lettres  qu'il  lui  écrivit  ne  se  retrouve 
dans  sa  correspondance. 


-  84  - 

L'infatigable  commentateur  tâcha  de  re- 
trouver en  Suisse  des  parents  de  M.  de  Vé- 
gobre  ;  il  apprit  qu'un  fils  de  l'ancien  cor- 
respondant de  Voltaire,  était  lui-même  juge 
à  Genève;  il  lui  fit  demander  par  un  ami 
commun  des  détails  sur  les  rapports  qui 
avaient  existé  entre  son  père  et  le  patriar- 
che. 

Voici  la  réponse  que  reçut  cet  ami ,  et 
qu'il  s'empressa  de  transmettre  à  M.  Glo- 
genson  : 

«  Vous  désirez,  monsieur  et  cher  ami,  que 
je  vous  expose  ce  queje  sais  sur  la  manière 
dont  Voltaire  a  été  amené  à  se  charger  de 
la  cause  des  Galas.  Vous  m'avez  entendu 
dire  que  la  plupart  des  historiens,  Lacre- 
telle  en  particulier,  qui  ont  rapporté  ce  beau 
trait  de  la  vie  de  Voltaire,  ont  cité  comme 
des  faits  ce  qui  n'était  que  des  conjectures 
probables,  qui  se  présentaient  à  leur  imagi- 
nation, quand  ils  voulaient  exposer  com- 
ment Voltaire  avait  été  entraîné  à  se  char- 
ger de  faire  triompher  dans  cette  circonstan- 
ce l'innocence  et  l'humanité  sur  la  barba- 
rie et  le  fanatisme.  M"ie  Calas,  dit  Lacretelle, 
vint  se  jeter  aux  pieds  de  Voltaire.  Ge  fait 
est  entièrement  controuvé. 

»  Mais,  me  direz  vous  d'abord,   qui  êtes- 


-  85  - 
vous ,  pour  oser  prendre  ce  ton  affirmatif  ? 
Quels  sont  vos  titres  ? 

»  J'étais  un  très  jeune  écolier  quand  cette 
déplorable  afîaire  commença.  Mon  père 
était,  comme  vous  le.  savez,  né  Français, 
mais  établi  à  Genève.  Il  avait  conservé  beau- 
coup de  relations  en  France  et  était  connu 
pour  s'intéresser  vivement  à  tout  ce  qui 
regardait  le  protestantisme  en  France.  Vous 
comprenez  combien,  lui  et  les  autres  Fran- 
çais, ses  amis,  qui  vivaient  à  Genève,  étaient 
affectés  des  nouvelles  qu'il  recevait  sur  ce 
malheureux  procès.  Entre  ces  amis,  il  en 
était  un,  M.  Debrus,  qui  avait  connu  per- 
sonnellement le  malheureux  Jean  Galas,  avec 
lequel  il  était  lié  d'affaires  et  d'amitié,  chez 
qui  même  il  avait  logé  plus  d'une  fois 
dans  ses  voyages.  M.  Debrus,  qui  avait  à 
Genève  une  existence  fort  honorable,  avait 
un  cœur  1res  chaud  pour  l'humanité,  la 
religion  et  l'amitié.  Il  apprit  qu'après  l'af- 
freuse catastrophe  arrivée  à  Toulouse,  Je 
9  mars  1762  (1),  la  veuve  Galas,  ruinée,  sans 
secours,  éperdue,  respirant  à  peine,  s'était 
retirée  à  Montauban  avec  ses  deux  filles, 
qui  s'y  étaient  trouvées  pendant  le  procès 


(i)  Le  supplice  de  Jean  Calas. 


-  86  - 
de    leur    famille.  Ces  trois  dames  étaient 
réunies   sans   aucun    moyen   d'existence , 
et  OH   ajoutait  que  M^^   Calas  était    dans 
un  état  d'anéantissement  moral  complet. 

»  M.  Debrus  rassembla  chez  lui  quelques 
amis  et  compatriotes,  au  nombre  desquels 
était  mon  père.  Ils  ne  pensaient  pas  qu'il 
fût  question  d'autre  chose  que  de  préparer 
une  retraite  pour  les  restes  de  cette  famille 
infortunée,  en  lui  assurant  les  moyens 
d'une  honnête  subsistance. 

»  Mon  père,  qui  avait  l'esprit  vif  et  par- 
fois hardi ,  dit  dans  cette  assemblée  : 
«  Il  doit  être  question  de  bien  autre 
»  chose  ;  il  faut  faire  sonner  bien  haut 
»  le  bruit  de  cette  atroce  injustice  ;  il 
»  faut  recourir  au  roi ,  demander  la  cassa- 
»>  tion  de  l'arrêt  du  Parlement  de  Toulouse 
»  et  obtenir  la  réhabilitation  des  Calas  ;  et 
»  qui  sait  s'il  n'en  pourrait  pas  résulter 
»  quelque  édit  favorable  aux  protestants  en 
»  général  ?  » 

»  Cette  idée  parut  trop  hardie  à  l'assem- 
blée. Mon  père  insista  ;  il  fit  observer  qu'un 
esprit  de  tolérance  commençait  à  s'établir 
en  France,  que  Voltaire  en  était  le  grand 
apôtre,  qu'il  ne  demandait  que  des  occa- 
sions pour  développer  et  répandre  ses  prin- 
cipes à  ce  sujet ,  que  si  on  pouvait  l'enga- 


-  87  - 
ger  à  employer  les  ressources  de  son  esprit 
et  de  son  crédit  en    faveur  des  Galas  ,  on 
pouvait  espérer  du  succès. 

»  L'assemblée  fut  ébranlée,  et  on  conclut 
qu'il  fallait  donc  chercher  à  intéresser  Vol- 
taire. 

»  Je  n'ai  point  su  comment  avaient  été 
faites  les  premières  démarches  auprès  de 
Voltaire.  Mais  j'ai  ouï  raconter  à  mon  père 
que  Voltaire,  voulant  agir  avec  circonspec- 
tion et  ayant  quelque  défiance  des  rapports 
qui  lui  venaient  par  une  source  toute  pro- 
testante ,  avait  écrit  à  un  parlementaire  de 
Toulouse,  pour  lui  demander  des  informa- 
tions. Ce  magistrat  lui  répondit ,  ou  à  peu 
près  (suivant  ce  qui  m'est  revenu)  :  «  Lais- 
>>  sez  cela,  c'est  de  la  canaille,  vous  n'en  au- 
»  rez  que  du  chagrin.  »  Voltaire  fit  connaî- 
tre cette  réponse  à  la  personne  qui  s'était 
chargée  de  lui  présenter  les  sollicitations 
des  amis  des  Galas  ,  et  cette  personne ,  en 
communiquant  cette  nouvelle  à  ceux-ci, 
leur  assura  qu'ils  ne  devaient  rien  espérer 
de  Voltaire. 

»  Ils  furent  d'abord  consternés  ;  mais, 
pénétrés  qu'ils  étaient  de  l'innocence  des 
Galas  et  de  l'absurdité  des  arrêts  prononcés 
contre  eux,  «  il  n'est  pas  possible,  dirent-ils, 
»  que  les  yeux  de  M.  de  Voltaire  soient  fer- 


»  mes  longtemps  à  une  lumière  aussi  vive, 
'>  faisons-la  briller  devant  lui.  «  Voici  le 
moyen  qu'ils  employèrent. 

»  M™e  Calas  avait  repris  ses  sens.  Son  an- 
cien ami ,  M.  Debrus,  lui  demanda  de  lui 
écrire  une  lettre  toute  simple  et  sans  pré- 
tentions pour  la  forme,  dans  laquelle  elle 
lui  racontât  toutes  les  circonstances  de  la 
soirée  de  son  affreuse  catastrophe.  «  Que 
»  cette  lettre,  lui  écrivait-il ,  soit  l'œuvre  de 
»  vous  seule,  tant  pour  le  fond  que  pour  la 
»  forme.  »  M™«  Galas,  étant  née  Anglaise,  ne 
savait  pas  très  bien  le  français  et  encore 
moins  l'orthographe  ;  mais  elle  avait  beau- 
coup de  bon  sens,  et  son  esprit  avait  repris 
une  fermeté  bien  remarquable.  Elle  fit  ce 
que  son  ami  lui  demandait.  Je  me  rappelle 
avoir  vu  et  tenu  cette  lettre  en  original. 
Elle  était  de  six  ou  huit  pages,  d'une  écri- 
ture très  lisible  ;  les  idées  étaient  clairement 
exposées ,  sans  verbiage  et  sans  prétention  ; 
mais  on  reconnaissait  au  style ,  et  surtout  à 
l'orthographe ,  que  c'était  l'ouvrage  d'une 
femme  illettrée. 

»  Les  amis  de  Genève  furent  frappés  de  la 
conviction  que  cette  lettre  portait  avec  elle. 
Il  faut,  disent-ils,  l'envoyer  à  Voltaire,  telle 
quelle,  sans  commentaire. 

»  Un  jour  ou  deux  après  cet  envoi,  Vol- 


-  89  - 
taire  fit  demander  à  M.  Debms  de  le  rece- 
voir à  une  heure  qu'il  lui  assignait,  en  le 
priant  de  réunir  ses  amis  à  cette  heure-là. 
Mon  père  fut  fidèle  à  ce  rendez-vous.  Je 
lui  ai  ouï  raconter  cent  fois  la  scène  dont 
il  fut  témoin  ;  il  imitait  fort  bien  le  ton  et 
l'action  déclamatoire  de  Voltaire,  Mon  père 
se  trouvait  donc  souvent  invité  à  donner 
une  répétition  de  cette  scène.  J'y  assistai 
plusieurs  fois,  j'en  éprouvais  une  forte  im- 
pression ;  ainsi  donc,  quoiqu'il  y  ait  plus  de 
soixante  ans  de  cela,  j'en  ai  le  souvenir  vif 
et  distinct. 

»  Voltaire  donc,  s'étant  assis  derrière  une 
table  et  entouré  des  amis  de  Galas ,  qui 
avaient  été  convoqués,  sortit  un  petit  cahier 
de  son  portefeuille  :  «  Mes  amis,  dit-il  pres- 
"  que  en  sanglottant ,  je  n'ai  pas  dormi  de 
»  toute  la  nuit  :  c'est  l'innocence  qui  a  parlé. 
»  La  lettre  de  M^^  Galas  contient  la  vérité; 
»  jamais  le  mensonge  ne  pourrait  inventer 
"  un  pareil  langage.  Il  faut  agir,  il  faut  re- 
»  muer  ciel  et  terre,  et  commencer  à  soule- 
>»  ver  le  public  en  faveur  de  ces  infortunés. 
»  Gette  lettre  de  M^^e  Galas  doit  être  connue 
»  et  répandue.  Voici  ce  que  je  me  propose  : 
»  c'est  de  faire  imprimer  ce  que  je  vais  vous 
»  lire,  que  j'ai  dicté  la  nuit  dernière.  » 

»>  Là-dessus  il  lut  ou  plutôt  il  déclama  de 


-  90  - 
ce  ton  si  remarquable  que  vous  lui  avez 
connu,  la  lettre  de  M^^^ Calas,  qu'il  avait  un 
peu  arrangée,  en  supprimant  quelques  lon- 
gueurs et  en  corrigeant  quelques  fautes  de 
style.  Il  en  laissa  cependant  subsister  assez 
pour  constater  l'originalité  de  la  pièce. 

»  Si,  pour  cette  lettre,  Voltaire  n'était 
qu'éditeur,  il  voulut  aussi  en  même  temps 
être  auteur.  Il  se  fit  secrétaire  du  fils  cadet 
de  la  famille,  ouvrier  pauvre  et  ignorant, 
.  qui ,  à  raison  de  son  absence ,  ne  fut  pas 
impliqué  dans  le  procès  et  qui  vivait  caché 
aux  environs  de  Genève.  Voltaire  feignit 
que  ce  jeune  homme  écrivait  à  sa  mère 
une  lettre  qui  contenait ,  bien  sommaire- 
ment, les  moyens  du  procès,  dont  la  lettre 
de  M™e  Calas  contenait  les  faits. 

»  Ces  deux  petites  pièces  formèrent  une 
brochure  qui  fut  lépandue  avec  profusion, 
surtout  à  Paris  et  à  Versailles. 

»  L'explosion  fut  forte ,  et  Voltaire  fut 
lancé.  Il  prononça  ,  avec  l'avis  unanime 
de  tous  les  amis  ,  que  M"«  Galas  devait 
courir  aux  pieds  du  trône  pour  y  crier  : 
«  Justice  !  justice  !  »  On  eut  grand'peine  à 
la  déterminer  à  cette  démarche  hardie  ; 
mais  dès  qu'elle  eut  fait  les  premiers  pas, 
sa  timidité  et  sa  faiblesse  disparurent.  Au- 
cune audience  à  solliciter  ne  l'intimida ,  et 


-  91  - 
partout  où  elle  se  présenta ,  elle  inspirait 
l'admiration  et  l'intérêt  le  plus  vif. 

»  Voltaire  se  réunit  aux  amis  de  M»»*  Ga- 
las pour  l'aider  de  sa  bourse  dans  ses 
premières  démarches  et  pendant  tout  le 
cours  du  procès.  Mais  ce  fut  surtout  par 
ses  directions,  ses  conseils,  les  chaleureuses 
recommandations  auprès  de  ses  amis  qu'il 
lui  donna  (1),  les  écrits  qu'il  publia  (2), 
qu'il  mérite  d'être  cité  comme  le  principal 
auteur  du  succès  qui  fut  obtenu.  Voilà  une 
gloire  pure  et  sans  mélange,  dont  il  jouis- 
sait avec  délices.  Je  me  rappelle  que,  lors 
de  la  nouvelle  du  succès  définitif,  mon 
père  me  conduisit ,  moi  enfant ,  auprès  du 
grand  homme,  et  que  j'eus  la  délicieuse  sa- 


(l)  Entre  ces  premiers  protecteurs  que  M"»  Ca- 
las trouva  à  Paris,  on  doit  citer  M"^  la  duchesse 
d'Enville  et  sa  famille,  M.  et  M"*  d'Argental, 
M.  Damilavilie  et  autres  amis  de  Voltaire  ;  en 
particulier,  les  trois  avocats  M.  Mariette ,  M.  de 
Beaumont  et  M.  Loiseau  ,  qui  consacrèrent  leurs 
talents  au  service  de  la  famille  Calas. 

(Noie  de  M.  de  Végobre  ) 

(2j  J'ai  la  collection  des  billets  que  Voltaire 
écrivait  à  mon  père  sur  cette  affaire,  pendant 
qu'elle  se  suivait  à  Paris.  Nous  avons  aussi  con- 
servé ceux  qu'il  écrivait  à  M.  Debrus. 

(  Noie  du  même.  ) 


-  92  - 

tïsfaction  d'être  témoin  des  visitations  qu'ils 
se  firent  mutuellement. 

»  Des  détracteurs  de  Voltaire  ont  cher- 
ché à  ternir  la  gloire  qu'il  obtint  dans 
cette  occasion ,  en  altribuant  tout  ce  qu'il 
a  fait  à  un  sentiment  de  vanité.  —  Quelles 
preuves  en  avez -vous?  leur  dirai -je.  Avez- 
vous  quelque  raison  péremptoire  pour  em- 
poisonner ainsi ,  par  la  supposition  d'un 
motif  secret,  des  actions  qui  vous  parais- 
sent dignes  de  tout  éloge  ?  Pour  moi,  sans 
pouvoir  nier  que  le  désir  de  jouer  un 
beau  rôle  fût  sans  influence  sur  l'esprit  de 
Voltaire,  j'oserais  afïirmer,  d'après  tout  ce 
que  j'ai  su  et  tout  ce  que  j'ai  aperçu ,  que 
l'amour  de  l'humanité  et  l'horreur  du  fana- 
tisme furent  ses  principaux  et  peut-être  ses 
uniques  motifs.  Je  pourrais  citer,  à  l'appui 
de  cette  asserticn ,  un  autre  événement  qui 
a  du  rapport  avec  la  malheureuse  histoire 
des  Galas,  où  Voltaire,  déjà  âgé  de  quatre- 
vingts  ans,  se  porta  avec  zèle  à  protéger  et 
à  défendre  l'innocence  par  un  pur  senti- 
ment d'humanité.  Mais  ce  serait  une  di- 
gression étrangère  au  but  de  cette  lettre. 

»  Quelques  années  après  son  triomphe 
obtenu,  c'est-à-dire  en  1770,  M""  Galas, 
avec  ses  deux  filles  et  M.  Duvoisin  ,  chape- 
lain de  fambassade  de  Hollande  à  Paris, 


-  93  - 
fit  un  voyage  en  Suisse.  On  peut  bien  croire 
que  son  premier  soin  fut  d'aller  porter  ses 
hommages  à  Ferney,  et  il  est  aisé  d'imagi- 
ner la  réception  que  lui  fit  son  généreux 
protecteur.  J'affirme  que  ce  fut  la  première 
fois  que  M-^e  Galas  parut  chez  Voltaire. 

»  Voilà ,  mon  cher  ami ,  le  petit  exposé 
que  vous  m'aviez  demandé.  Je  l'ai  écrit  avec 
la  plus  parfaite  sincérité.  Je  ne  crois  pas 
devoir  suspecter  ma  mémoire,  quel  que  soit 
le  temps  qui  se  soit  écoulé  depuis  celui  où 
j'étais  témoin  des  faits  que  je  rapporte. 
Vous  comprenez  bien  que  je  ne  donne  pas 
comme  ayant  une  vérité  qu'on  pourrait 
appeler  judiciaire  tous  les  petits  détails  qui 
se  sont  trouvés  sous  ma  plume ,  tels  que 
les  phrases  que  j'ai  mises  dans  la  bouche 
des  interlocuteurs  que  j'introduis  dans  mon 
récit. 

»  Mais  j'ose  vous  présenter  ce  récit 
comme  fondé  sur  la  vérité  historique  la 
plus  rigoureuse. 

»  Agréez ,  etc. 

>»  De  Végobre  ,  ancien  juge.  » 

M.  de  Végobre  le  père ,  auquel  on  doit , 
comme  on  vient  de  le  voir ,  l'intervention 
de  Voltaire  dans  le  procès  Galas,  mourut  à 
Genève  en  1801  ;  son  nom,  peu  connu  jus- 


-  94  - 
qu'ici ,  est  un  de  ceux  qui  honorent  la  pro- 
fession d'avocat.  Le  barreau  français  et  le 
barreau  genevois  sauront  sans  doute  faire 
que  son  beau  rôle,  à  côté  de  Voltaire,  dans 
Taflaire  Calas,  ne  soit  plus  oublié.  Ce  dont 
surtout  on  doit  lui  savoir  gré,  c'est  d'avoir 
senti  que  Voltaire ,  seul ,  avait  assez  de 
puissance  pour  faire  rendre  justice  à  des 
malheureux ,  opprimés  au  nom  de  la  reli- 
gion. 


VIII. 


L'auteur  de  Zaïre  et  de  Candide  sut  être  , 
on  le  voit ,  autre  chose  qu'un  homme  de 
lettres  ;  il  mêla  à  tout  son  infatigable  acti- 
vité :  industrie,  politique,  négoce,  finances, 
agriculture  ;  il  n'eut  qu'un  but  dans  cette 
multiplicité  d'action,  l'affranchissement  des 
nations ,  tenues  en  tutelle  par  quelques 
milliers  d'imposteurs.  Remplacer  sur  toute 
la  terre  la  superstition  et  le  despotisme 
par  la  lumière  et  la  justice  ,  allumer  dans 
les  cœurs  l'enthousiasme  de  la  raison,  telle 
devait  être  sa  tâche.  On  le  vit ,  pour  la 


-  95  - 
mieux  accomplir,  se  créer^  au  centre  de 
l'Europe,  sans  titre  officiel ,  tous  les  droits 
d'un  monarque.  Mais  «  le  roi  Voltaire  » 
employa  sa  puissance  à  éclairer  les  peu- 
ples, à  protéger  les  faibles.  Aussi  ,  vers  la 
fin  de  sa  vie,  avait-il  acquis  une  popularité 
immense,  dont  lui-même ,  dans  sa  solitude 
de  Ferney,  ne  soupçonnait  pas  l'étendue.  Il 
voyait  bien,  par  le  nombre  de  voyageurs 
illustres  qui  sans  cesse  venaient  lui  rendre 
hommage,  que  sa  gloire,  avec  les  années, 
n'avait  fait  que  grandir  ;  mais  il  était  loin 
de  savoir  à  quel  point  elle  s'était  propagée 
en  haut  et  en  bas.  Un  mot  de  Turgot  put 
le  lui  apprendre  ;  on  lui  rapporta  que  le 
célèbre  ministre  avait  dit  :  «  M.  de  Vol- 
taire ne  connaît  pas  ses  forces.  »  Ce  mot 
étonna  le  vieux  philosophe  au  fond  de  ses 
montagnes  ;  la  pensée  lui  venant  dès-lors 
de  voir  par  ses  yeux  ce  qu'il  en  devait 
croire,  il  conçut  le  projet  de  revoir  la 
France  avant  de  mourir.  Il  voulut  appré- 
cier par  lui-même  jusqu'à  quel  point  s'était 
fait  dans  les  esprits  ce  changement  dont 
on  lui  parlait  tant.  Sans  doiate  ,  l'élite  de 
l'Europe,  dont  il  avait  vécu  entouré  ,  favo- 
risait de  ses  vœux  et  de  son  influence  le 
renouvellement  de  toutes  les  doctrines  ; 
mais  le  gros  de  la  nation  (  qui  à  la  longue 


-  96  - 
emporte  tout ,  comme  il  le  répétait  sans 
cesse  )  était-il  aussi  bien  préparé  ?  Voltaire 
n'ignorait  pas  qu'il  était  en  Europe  la  voix 
de  la  réforme  ;  il  savait  que  sa  personne  était 
devenue  l'étendard  de  l'esprit  moderne,  mais 
il  voulait  voir  jusqu'à  quel  point  ses  idées 
avaient  été  adoptées  par  le  peuple ,  il  vou- 
lait voir  quel  accueil  lui  serait  fait  main- 
tenant chez  ses  compatriotes.  Ses  quatre- 
vingt-quatre  ans  ne  serviraient-ils  pas  de 
sauf-conduit  à  la  philosophie  en  sa  per- 
sonne, en  cas  qu'elle  fût  encore  suspecte  ? 
Sous  le  manteau  du  vieillard,  ne  pourrait-il 
pas  introduire  le  réformateur  ?  Ne  serait-il 
pas  possible ,  en  effet ,  que  ,  par  soixante 
ans  de  travaux,  il  eût  acquis  quelque  auto- 
rité morale  sur  les  Français  ? 

D'autres  raisons  encore  le  poussaient  vers 
Paris  :  il  venait  de  faire  une  tragédie  nou- 
velle ,  Irène ,  et  il  était  bien  aise  de  s'en- 
tendre avec  Lekain  et  d'en  diriger  les  pre- 
mières repiésentations.  L'auteur  de  Zaïre 
désirait  un  nouveau  succès.  «  Voltaire  ,  di- 
sait Diderot ,  a  de  la  gloire  pour  un  rail- 
lion,  et  il  en  veut  encore  pour  deux  liards.  » 

Ajoutons  ce  dernier  point,  que  le  vieil- 
lard n'avait  pas  vu  Paris  ,  sa  ville  natale  , 
depuis  près  de  trente  ans,  et  qu'à  vrai 
dire  il  ne  l'avait  jamais  habitée  deux  ans 


-  97  - 
de  suite  ,  depuis  l'âge  de  vingt  ans  ;  mais 
il  y  consorvait  de  vieux  amis  qu'il  dési- 
rait revoir.  La  ville  elle-même  lui  te- 
nait au  cœur  ;  il  aimait  ses  édifices ,  ses 
rues,  ses  jardins  ,  ses  quais.  Mourrait-il 
sans  revoir  les  rives  de  la  Seine?  Sa  famille 
l'excitait  au  départ.  M^^  Denis  ,  malade  et 
vieille,  s'ennuyait  à  Ferney.  Son  nouveau 
gendre,  le  marquis  de  Villette,  qui  venait 
d'épouser  la  fille  d'un  gentillliomme  du  can- 
ton de  Gex,  M"«  de  Varicourt  (Bellc-et- 
Benne  ) ,  adoptée  par  M°^e  Denis  depuis 
quelques  années,  et  devenue,  comme  Cor- 
nélie,  quasi-fille  de  Voltaire ,  voulait  aussi 
l'emmener  à  Paris. 

Belle-et-Bonne ,  qu'il  aimait  d'un  amour  de 
grand-père  ,  l'engageait  de  tout  son  cœur 
au  départ;  Villette  insistait ,  ses  amis  l'ap- 
pelaient. Il  partit  donc,  malgré  les  inquié- 
tudes des  habitants  de  Ferney  et  les  re- 
montrances de  son  vieux  secrétaire  Wa- 
gnière.  La  colonie  tout  entière  conçut  les 
plus  sinistres  appréhensions  ;  malgré  ses 
promesses  de  n'être  pas  absent  plus  de  six 
semaines,  on  prévoyait  bien  que,  d'une 
manière  ou  d'une  autre ,  ce  voyage  serait 
funeste  au  vieillard.  Lui,  au  contraire,  il 
semble  radieux  de  rompre  son  exil ,  de  re- 
venir vers  le  pays  natal. 

9 


-  98  — 

Le  marquis  de  Villette,  sa  jeune  femme, 
M«»«  Denis  ,  plusieurs  domestiques  partent 
d'avance...  Deux  jours  après  ,  le  5  féTrier 
1778 ,  à  midi ,  Voltaire  mante  en  voiture 
seul  avec  Wagnière.  «  Jamais,  dit  celui-ci, 
je  ne  le  vis  si  joyeux.  »  Il  semblait  qu'en 
retrouvant  Paris  il  allait  retrouver  ses 
vingt  ans.  Etendu  dans  sa  voiture  ,  con- 
struite en  forme  de  dormeuse ,  il  faisait  à 
Wagnière  des  contes  à  mourir  de  rire.  En- 
suite ils  passèrent  le  temps  à  quelques  lec- 
tures, et ,  par  intervalles.  Voltaire  dormait 
du  plus  calme  sommeil. 

Il  se  proposait  de  voyager  incognito,  mais 
dès  le  deuxième  jour,  ayant  stationné  à 
Bourg ,  en  Bresse  ,  il  fat  reconnu  ,  et  la 
foule  en  un  instant  entoura  sa  voiture  avec 
curiosité.  La  joie  était  marquée  sur  tous 
les  visages.  Le  maître  de  poste,  apercevant 
un  mauvais  cheval  parmi  ceux  qui  de- 
vaient le  conduire,  le  fit  remplacer  par  un 
meilleur,  et ,  le  voyant  partir,  cria  de 
toutes  ses  forces  au  postillon  :  «  Va  bon 
train  ,  crève  mes  chevaux ,  je  m'en  f. . .,  tu 
mènes  M.  de  Voltaire.  » 

Ce  propos  fit  rire  le  vieux  philosophe  , 
mais  il  fut  surpris  et  touché  de  voir  son 
nom  célèbre  même  parmi  le  peuple. 

Cependant ,  la  nouvelle  du  voyage  de  Vol- 


-  99  - 
taire  s'était  répandue  de  bouche  en  bou- 
che, et  ce  voyage  prenait  les  proportions 
d'un  événement  public.  Ouvrez  à  cette  date 
mémoires,  correspondances,  brochures,  ga- 
zettes, qu'y  voyez-vous?  Le  voyage  à  Paris 
de  M.  de  Voltaire.  Les  esprits  sont  dans 
l'attente,  comme  s'il  venait  accomplir  quel- 
que grande  révolution.  Partout  sur  sa 
route  on  sent  que  c'est  un  monarque  qui 
passe.  Dès  Dijon,  le  voici  reçu,  fêté  par 
les  personnes  de  la  première  distinction. 
Parmi  ceux  qui  ne  pouvaient  être  reçus  , 
les  uns  payaient  les  servantes  d'auberges 
pour  qu'elles  laissassent  sa  porte  entr'ou- 
verte  ;  d'autres  voulaient  s'habiller  en 
garçons  d'hôtellerie  pour  le  servir  à  son 
souper. 

Tout  cela  l'étonnait  profondément  :  il 
avait  ignoré  lui-même,  dans  sa  solitude,  jus- 
qu'à quel  point  ses  derniers  écrits  et  le  pro- 
cès Galas  avaient  remué  les  âmes. . .  Il  com- 
mençait à  croire  au  mot  de  Turgot. 

Chose  étrange  1  celui  que  des  magistrats 
eux-mêmes  félicitaient  à  son  entrée  dans 
les  villes  était  un  exilé.  Quelques  personnes 
disaient  même  que  l'ordre  allait  lui  être 
envoyé  de  sortir  du  royaume  ;  cependant  il 
n'en  avançait  pas  moins  de  triomphe  en 
triomphe  !  La  cour  n'osa  rien  faire  et  pré- 


Vjniversitaj 

BIBLIOTHECA 
Oftaviens»» 


—  100  - 
texta  gue  Ton  n'avait  pu  retrouver  aucune 
ordonnance  qui  l'exilât  de  France. 

Le  10  février  donc,  à  trois  heures  et  demie, 
Voltaire  descend  à  Paris,  chez  son  gendre 
Villette.  A  l'instant  même,  le  voici  qui  s'en 
va  tout  seul  à  travers  la  ville,  à  pied,  sur- 
prendre son  vieil  ami  d'Argental.  Mais  il 
ne  le  trouva  pas  et  s'en  revint  chez  Villette, 
où  d'Argental  à  son  tour  était  à  l'attendre. 
Grande  joie  de  se  revoir  après  trente  ans 
d'absence  !  Les  premiers  épanchements 
passés,  d'Argental  apprend  à  Voltaire  qu'on 
vient  à  l'instant  même  d'enterrer  Lekain. 
Voltaire  pousse  un  cri  terrible  à  cette  nou- 
velle ;  on  sait  qii'il  avait  compté  sur  le  cé- 
lèbre acteur  pour  sa  tragédie  d'Irène. 

La  première  visite  reçue  fut  donc  celle  de 
d'Argental;  mais  combien  d'autres  suivi- 
rent! 

La  France  avait  eu  pour  visiteurs,  depuis 
quelques  années,  le  roi  de  Danemark,  le  roi 
de  Suède,  l'empereur  Joseph  II,  mais  la 
présence  d'aucun  des  augustes  voyageurs 
n'avait  excité  une  sensation  comparable  à 
celle  qui  se  manifesta  dès  le  premier  mo- 
ment du  séjour  de  Voltaire  :  l'hôtel  Villette, 
envahi  au  dehors  et  au  dedans,  était  à 
peine  accessible  ;  les  comédiens,  l'Académie 
vinrent  lui  rendre  hommage  ;  la  reine  en- 


—  101  - 
voya  son  a.  mie,  M^^^  de  Polignac  ;  les  minis- 
tres, plusieurs  évêqaes  même  se  firent  pré- 
senter. De  to  utes  ces  visites,  la  plus  agréa- 
ble à  Voltaiise  fut  celle  de  Turgot.  C'est 
avec  lui  qu'il  p  ut  s'entretenir  de  l'état  de  la 
France  et  s'assui^er  qu'une  révolution  sans 
exemple  s'était  fa-ite  depuis  trente  ans  dans 
les  esprits,  qui  tou  t-à-rheure  éclaterait  dans 
les  institutions. 

Franklin  était  alors  à  Paris  ;  il  vint  avec 
son  petit-fils,  et,  en  présence  de  plus  de 
vingt  personnes ,  le  fit  mettre  à  genoux  de- 
vant M.  de  Voltaire,  en  demandant  pour 
lui  sa  bénédiction.  Le  philosophe  étendit 
les  mains  et  prc-nonça  sur  la  tête  du  jeune 
homme  les  paroles  célèbres  :  «  God  and 
liberty  !  »  puis,  le  relevant,  l'embrassa  ten-  " 
drement.  Cette  scène  inattendue  et  pleine 
de  dignité,  cette  admirable  parole  trouvée 
tout-à-coup  laissèrent  une  impression  pro- 
fonde chez  tous  ceux  qxxi  en  furent  témoins 
Ils  virent  là  le  patriarche  dans  son  vrai  ca- 
ractère, celui  de  pontife  a'e  l'humanité.  Il 
venait  en  efîet  de  bénir  cet  enfant  au  nom 
du  seul  principe  fécond  pour  les  peuples 
modernes  :  «  Dieu  et  la  liberté  !  » 

Au  milieu  des  hommages  qvi  lui  sont 
rendus,  Voltaire  étincelle  d'esprit,  de  verve, 
d'à-propos,.  Tous  le  quittent  enchan!és.  On 


—  102  — 
répète  ses  paroles,  on  les  exalte.    C'est  le 
souverain,  le  saint  et  le  dieu  du  jour.  Les 
femmes  en  sont  ravies. 

«  Que  cet  homme  est  chariDant,  écrit  M™» 
de  GrafQgny,  mais  qu'il  me  fait  une  peine 
horrible  !  Il  était  hier  moi\rant,  il  n'a  pas 
laissé  de  venir  faire  répéte.r  Clairon  ;  deux 
fois  sa  voix  s'est  éteinte  tout  net,  et,  au 
moyen  de  deux  tasses  de  thé  au  lait,  il  a 
repris  la  déclamation,  et  wùus  a  tous  fait 
pleurer,  jusqu'aux  Anglais.  Je  ne  connais 
pas  une  complaisance  qui  jjuisse  se  compa- 
rer à  la  sienne...  Nous  pensions  demain  le 
crémail  à  souper  avec  Voltaire  ,  s'il  ne 
meurt  pas  d'exténuement  fiujourd'hui;  l'é- 
tat de  consomption  où  il  est  me  touche , 
comme  s'il  était  mon  ani\  de  vingt  ans  (1).  » 

(  Lettre  inédite.  ) 


(l)  M.  Clogenson  no'asfait  observer  avec  raison 
que  cette  lettre  de  M"'  de  Graffigny  ne  peut  s'appli- 
quer au  dernier  vc^age  de  Voltaire  à  Paris  :  cette 
danie  était  morte  alors.  C'est  d'un  autre  voyage 
quil  est  questiôP. ,  celui  de  1750 ,  époque  où  Vol- 
taire, quoique  ♦.rès  malade,  dirigea;,  les  répétitions 
de  sa  tragédie  ô.Vresle.  On  constate,  en  effet,  dans 
sa  Corres'grMdance,  qu'il  vit  pendant  ce  voyage 
M™*  de  GrafQgny. 


-  103  - 

Nulles  traces  de  l'âge  cependant,  ni  dans 
l'esprit,  ni  dans  le  caractère;  charmant  sur- 
tout avec  les  femmes,  il  était  encore  à  quatre 
vingt- quatre  ans,  dit  Wagnière,  d'une  ama- 
bilité et  d'une  politesse  unique  et  enchante- 
resse ;  il  semblait  retrouver  les  grâces  de 
l'adolescence  ;  c'étaient  les  propos  les  plus 
tins,    les  plus  agréables. 

M.  Glogenson  possède  un  portrait  du  phi- 
losophe à  quatre-vingt-deux  ans.  Tout  est 
expliqué  par  cette  figure  unique  :  senti- 
ments divins  mêlés  de  mouvements  de  ma- 
lice et  de  ruse  ;  plus  de  matière  :  c'est  un 
esprit  pur,  une  flamme.  On  cherche  le  vi- 
sage, il  n'y  en  a  plus,  mais  quels  yeux  !  Le 
corps  (si corps  il  y  a)  est  si  faible,  si  près,  ce 
semble,  de  tomber  en  ruines,  qu'on  retient 
devant  lui  son  souffle  ,  de  peur  de  le 
briser  :  et  cependant  ce  pauvre  cadavre,  tout 
emmitouflé  de  fourrures,  coifîe  jusqu'aux 
sourcils  d'une  immense  toque  de  velours, 
affaissé  et  tremblottant,  est  encore  plein  de 
grâce. 

Voyez  en  effet  quel  charme  dans  ses  œu- 
vres d'alors  !  quel  esprit  enchanteur  !  quel 
limpide  et  harmonieux  langage! 

Eh  !  quoi  !  vous  êtes  étonnée 
Qu'au  bout  de  quatre-vingts  hivers, 
Etc. 


—  104  - 

La  vieillesse  chez  Voltaire  parait  un  âge 
enchanté.  La  vie  n'est  pour  lui  qu'une  as- 
cension permanente  vers  les  joies  éternelles. 

Nous  avons  vu  dans  la  lettre  de  M™^  de 
Graffigny  qu'il  dirigeait  les  répétitions 
6! Irène ,  donnant  lui-même  l'intonation  aux 
acteurs  et  déclamant  avec  force  les  principaux 
passages,  souvent  même  la  pièce  entière. 
Les  efiorts  qu'il  fit  dans  cette  circonstance, 
joints  aux  conversations  qu'il  soutenait  du 
matin  au  soir,  et  même  fort  avant  dans  la 
nuit ,  la  fatigue  de  se  tenir  debout ,  l'ani- 
mation ,  la  joie  même  de  se  voir  ainsi 
accueilli  dans  sa  patrie,  ne  tardèrent  pas  à 
triompher  de  ses  forces  :  ses  jambes  enflè- 
rent, il  cracha  le  sang  abondamment,  et, 
dans  le  même  temps ,  fut  atteint  d'une 
strangurie  (  difficulté  d'uriner  ).  Le  voilà 
donc  au  lit  !  Le  bruit  de  sa  mort ,  rapide 
comme  la  foudre,  se  répand  dans  Paris.  Il 
n'en  était  pas  là  cependant.  Rien  d'alar- 
mant ne  se  présentait  encore  ;  mais ,  dans 
ces  circonstances,  tout  s'exagère  :  on  le  di- 
sait à  l'agonie,  et  les  journaux  l'imprimèrent. 

A  la  nouvelle  de  sa  maladie ,  les  prêtres 
arrivent.  Déjà  l'on  parlait,  s'il  ne  se  con- 
fessait ,  de  jeter  son  corps  à  la  voirie.  Un 
abbé  Gauthier  fut  enfin  introduit.  Cet  abbé 
Gauthier  était  un  terrible  homme  :  il  ve- 


-  105  — 
nait  de  convertir  l'abbé  de  L'Atteignant  et 
l'abbé  de  Villemesens.  Un  homme  qui  avait 
converti  tant  d'abbés  devait  vraisemblable- 
ment tout  convertir  II  ne  s'agissait ,  disait- 
il,  que  d'une  petite  conversation.  Trois 
personnes  se  trouvaient  en  ce  moment  dans 
la  chambre  du  malade  :  son  neveu  ,  l'abbé 
Mignot;  le  marquis  de  Yillevieille  et 
Wagnière. 

Voltaire,  qui  n'était  point  du  tout  à  l'a- 
gonie et  causait  très  bien  ,  voulut  que  la 
petite  conversation  eût  lieu  en  présence  de 
ces  messieurs.  L'abbé  Gauthier  demanda  à 
rester  seul  avec  M.  de  Voltaire.  W^agnière, 
l'abbé  Mignot  et  le  marquis  de  Villevieille 
se  retirèrent.  Wagnière,  qui  était  protes- 
tant et  qui  avait  en  horreur  les  petites 
conversations  avec  les  prêtres  catholiques, 
écouta  à  travers  la  porte  très  mince  et  en- 
tendit qu'en  efîet  ils  causaient.  L'abbé  priait 
tout  bonnement  M.  de  Voltaire  de  lui  écrire 
et  de  lui  signer  un  petit  papier.  Gomme  il 
s'agissait  de  n'être  pas  jeté  à  la  voirie,  Vol- 
taire consentit  volontiers  à  faire  quelque 
chose.  Il  appela  Wagnière,  demanda  de 
l'encre  et  écrivit  une  déclaration  dans  la- 
quelle il  était  dit  «  qull  voulait  mourir  dans 
la  religion  catholique,  où  il  était  né  ;  qu'il 
demandait  pardon  à  Dieu  et  à  l'Eglise,  s'il 


-  106  - 
avait  pu  les  offenser.  »  Il  accompagna  ce 
papier  d'un  billet  de  six  cents  livres  pour 
les  pauvres  de  la  paroisse  Saint -Sulpice. 

L'abbé  était  loin  a'être  satisfait  de  cette 
déclaration  un  peu  vague;  il  crut  néan- 
moins, pour  ce  jour- là ,  devoir  s'en  conten- 
ter, et  pria  doucement  le  malade  de  consen- 
tir à  une  petite  cérémonie  :  il  ne  s'agissait 
que  de  la  communion.  Voltaire  répondit  : 

«  Monsieur  l'abbé ,  faites  attention  que 
»  je  crache  continuellement  du  sang  ;  il 
»  faut  bien  se  donner  de  garde  de  mêler 
»  celui  du  bon  Dieu  avec  le  mien.  » 

L'abbé  comprit  que  le  malade  conservait 
encore  tout  son  esprit ,  et  il  se  retira. 

Cependant,  quelques  jours  plus  tard, 
Voltaire  se  trouva  décidément  mal  ;  il  se 
crut  lui-même  à  sa  dernière  heure.  Il  de- 
manda de  nouveau  du  papier  à  Wagnière 
(étant  seul  avec  lui  ),  et  fit  cette  déclara- 
tion spontanée,  où  il  mit  vraiment  la  der- 
nière et  l'unique  pensée  de  sa  vie  : 

«Je  meurs  en  adorant  Dieu,  en  aimant 
»  mes  amis,  en  ne  haïssant  pas  mes  enne- 
»  mis  et  en  détestant  la  superstition. 

».  28  février  1778.  » 

Et  il  signa. 


-  107  - 

Cependant  il  ne  mourut  point.  On  le  vit 
bientôt  reprendre  le  travail  et  s'occuper  des 
répétitions  de  sa  tragédie  d'Irène.  Trop  fai- 
ble pour  assister  au  premières  représenta- 
tions, il  se  fit  reîidre  compte  d'acte  en  acte 
de  l'effet  produit  par  tels  et  tels  passages  ; 
il  s'informait  surtout  de  l'accueil  fait  à  ses 
vers  sur  Dieu,  et,  quant  il  sut  qu'on  les 
avait  applaudis,  il  fut  content.  Ceci  contri- 
bua même  à  le  rétablir  plus  vite,  et  il  se  ré- 
solut bientôt  d'assister  à  une  séance  publi- 
que de  l'Académie. 

Le  30  mars  était  le  jour  indiqué  pour  cette 
séance.  Tout  Paris  sut  que  M.  de  Voltaire 
allait  à  l'Académie.  Les  rues  où  il  devait 
passer  se  trouvèrent  encombrées  de  bonne 
heure  et  les  fenêtres  garnies.  Les  plus  in- 
trépides vont  s'entasser,  pour  le  voir  sortir, 
à  la  porte  de  l'hôtel  Villette.  L'empresse- 
ment était  d'autant  plus  vif,  que,  pendant 
quelques  jours,  le  bruit  de  sa  maladie  et 
même  de  sa  mort  s'étant  répandu,  on  avait 
désespéré  de  le  voir.  II  fallait  donc  se  hâter, 
profiter  de  cette  occasion  vraisemblable- 
ment la  dernière. 

Qu'on  se  figure  l'émotion  de  la  foule 
lorsque  ce  mot,  répété  par  des  milliers  de 
voix,  fut  transmis  jusqu'aux  portes  de 
l'Académie  :  «  Le  voici  !  » 


-  108  - 

Enveloppé  de  la  tête  aux  pieds  dans  un 
vaste  manteau  d'hermine,  doublé  de  ve- 
lours rouge  (présent  de  l'impératrice  de 
Russie),  on  ne  distingue  que  ses  deux  yeux 
au  fond  de  sa  voiture,  peinte  en  azur  et 
parsemée  d'étoiles  d'or.  Mais  ces  deux  yeux 
brillants  électrisent  la  foulti  :  le  génie  de  la 
France  brille  dans  ce  regard.  Le  voici  donc  I 
Sa  voiture  peut  à  peine  avancer  au  milieu 
de  la  foule.  On  se  précipite  aux  portières, 
on  baise  ses  mains,  son  manteau,  ses  che- 
vaux. Quelques-uns  montent  sur  sa  voiture 
Une  pauvre  femme  se  fait  jour  en  criant  : 
«  Je  veux  voir  le  sauveur  des  Calas.  >>  Aus- 
sitôt cette  acclamation  retentit  mille  fois 
répétée  :  «  Vive  le  sauveur  des  Calas  !  >> 
C'était  le  cri  du  peuple.  Mais  la  foule  aug- 
mente ;  quel  est  ce  coitége?  C'est  l'Acadé- 
mie qui  vient  en  corps  au-devant  de  lui, 
entourée  de  l'élite  littéraire  de  la  nation. 
On  le  reçoit  aux  cris  de  :  «  Vive  l'auteur  de 
Zaïre  !  vive  la  Henriade  !  vive  Mérope  !  vive 
VEssai  sur  les  Mœurs  !  »  Toutes  ses  œuvres 
étaient  tour  à  tour  rappelées  et  applaudies  ; 
mais  le  gros  du  public  s'en  tenait  à  son  cri  : 
«  Vive  le  sauveur  des  Calas  !  » 

Wagnière  et  le  marquis  de  Villette  le  sou- 
tinrent pour  monter  à  l'Académie  ;  on  le 
conduisit  au  siège  du  directeur,  et  son  por- 


-  109  - 
trait,  entouré  de  fleurs,  fut  placé  au-dessus 
de  son  fauteuil.  L'élite  de  l'Europe  était  ac- 
courue là  ;  Franklin  s'y  trouvait,  on  alla  le 
prendre  dans  la  salle  pour  le  faire  asseoir 
à  côté  de  Voltaire.  Lorsque  les  deux  vieil- 
lards se  saluèrent,  ce  fut  une  acclamation 
immense.  Les  deux  plus  célèbres  représen- 
tants de  la  liberté  sur  la  terre  comprirent 
le  vœu  de  la  foule,  ils  s'embrassèrent...  De 
semblables  moments  ne  se  peuvent  point 
peindre.  Disons  seulement  que  les  témoins 
de  cette  scène  ne  l'oublièrent  jamais. 

Voltaire  avait  promis  d'assister  le  même 
jour  à  la  sixième  représentation  d'Irène.  11 
y  eut  un  tel  embarras  de  carosses  et  de 
peuple  aux  environs  du  théâtre ,  qu'il  fal- 
lut des  gardes  pour  lui  ouvrir  un  passage 
pendant  que  mille  voix  répétaient  à  l'envi  : 
««  Place  à  Voltaire  !  »  La  salle  du  théâtre  avait 
été  ,  au  dehors  et  au  dedans ,  magnifique- 
ment illuminée,  et  ornée  çà  et  là  d'inscrip- 
tions tirées  des  principaux  passages  de  ses 
tragédies.  La  loge  des  gentilshommes  de  la 
chambre,  richement  décorée  ,  devait  le  re- 
cevoir. M"«  Denis  et  M°^e  yiUette  sont  déjà 
placées,  la  salle  est  comble  ,  et  le  parterre, 
«  dans  les  convulsions  de  la  joie  ,  »  dit  un 
contemporain,  attend  l'arrivée  du  poète. 

11  paraît  enlin.  L'auditoire  entier  se  lève 
comme  un  seul  homme   et    le   salue.  Les 

10 


-  110  - 
battements  de  mains,  les  vivats  ,  les  trépi- 
gnements, les  exclamations  de  joie  ne  peu- 
vent s'arrêter.  La  France  paie  au  poëte,  en 
un  seul  jour,  soixante  ans  de  pla^'sirs,  et 
donne  un  libre  cours  à  sa  reconnaissance 
envers  le  défenseur  de  tant  d'opprimés.  Par 
intervalles,  le  vieillard  levant  le  bras  pour 
essuyer  ses  larmes  ,  on  croyait  qu'il  allait 
parler,  et  il  se  faisait  des  silences  profonds. 
Ce  fut  dans  un  de  ces  moments  que  des 
milliers  de  voix  s'écrièrent  :  «  Qu'on  lui 
porte  une  couronne  !  »  alors  ce  n'est  plus 
qu'une  tempête  de  cris  où  l'on  ne  distingue 
que  ces  mots  :  «  La  couronne  !  la  cou- 
ronne !  »  Un  acteur  aimé  du  public  et  ap- 
laudi  dans  les  rôles  de  pères  nobles,  le  bon 
Brisard,  s'avance  pour  couronner  Voltaire. 
Celui-ci  refuse  longtemps  un  honneur  jus- 
qu'ici sans  exemple  ;  mais  ce  cri  part  de 
tous  les  points  de  la  salle  :  «  C'est  le  public 
qui  l'envoie.  » 

«<  Les  transports  d'allégresse  continuèrent 
presque  sans  interruption  l'espace  de  qua- 
tre heures,  di-t  un  témoin  oculaire  ,  et  se 
varièrent  en  cent  façons.  Chaque  spectateur 
exprimait  son  plaisir  à  sa  manière  :  les  uns 
l'exhalaient  par  :  «  Vive  Voltaire  !  vive  So- 
phocle !  vive  notre  Homère  !  »  les  autres 
exprimaient  leurs  hommages  en   criant  : 


-  111  - 

«  Honneur  à  l'homme  unique  !  honneur  au 
philosophe  qui  apprend  à  penser  !  »  Il  était 
des  moments  où  Ton  n'entendait  que  le 
hruit  confus  de  mille  voix  qui  s'écriaient  : 
«  Gloire  à  l'homme  universel  !  » 

Ce  fut  de  lui  que  l'on  vint  prendre  l'ordre 
de  commencer,  honneur  qui  ne  s'était  ja- 
mais fait  qu'au  roi. 

«<  Pendant  la  représentation  d'Irène ,  dit 
l'écrivain  précité,  le  public ,  entraîné  com- 
me malgré  lui  par  le  désir  de  le  posséder 
et  se  livrant  sans  réserve  au  sentiment  de 
son  admiration  ,  interrompit  plusieurs  fois 
les  acteurs  pour  crier  :  «  Gloire  au  défen- 
seur des  Galas  !  gloire  au  défenseur  de  Sir- 
ven  et  de  Montbailly  !  »  Dans  l'excès  de  la 
joie  dont  tous  les  cœurs  étaient  pleins  ,  les 
uns  versaient  des  larmes  d'attendrissement, 
tandis  que  d'autres ,  debout  dans  leurs  lo- 
ges et  dans  les  transports  de  l'ivresse  com- 
mune, levaient  les  mains  vers  lui ,  comme 
vers  un  être  qu'on  révère  ^t  qu'on  invoque. 

»  Celui  qui  décrit  cette  scène  était  présent. 
Il  s'était  rendu  au  spectacle,  non  pour  voir 
Voltaire  :  c'était  un  plaisir  qu'il  lui  était 
permis  de  goûter  quelquefois  ;  non  pour 
l'applaudir,  sa  voix  eût  été  perdue  dans  la 
foule,  mais  uniquement  pour  être  témoin 
de  l'impression  que  la  présence  du  grand 


-  112  - 
homme  devait  faire  sur  l'élite  de  la  nation, 
et  tandis  que  tous  les  yeux  étaient  avide- 
ment fixés  sur  lui,  ceux  de  l'historien  par- 
couraient toutes  les  attitudes,  observaient 
toutes  les  physionomies,  et  il  avoue  qu'il 
n'en  vit  aucune  qui  ne  portât  l'empreinte 
d'une  âme  ivre  de  plaisir.  » 

Et  pourtant  tout  cet  enthousiasme  s'aug- 
menta encore  après  que  l'on  eût  achevé,  au 
milieu  des  applaudissements,  la  représenta- 
tion ;  il  y  eut  alors  une  scène  aussi  inattendue 
des  spectateurs  que  de  Voltaire  lui-même. 

Le  rideau  baissé  se  relève  tout  à  coup 
pour  laisser  voir  une  décoration  spiendide 
au  milieu  de  laquelle  apparaît  sur  un  pié- 
destal la  statue  de  Voltaire  couronnée.  Les 
acteurs,  rangés  en  cercle,  l'entourent,  te- 
nant dans  leurs  mains  des  palmes  et  des 
guirlandes.  Aussitôt  de  joyeuses  fanfares 
de  voix  et  d'instruments  se  font  entendre. 
C'est  l'apothéose  du  grand  homme  présent 
pour  en  jouir  lui-même  ,  à  quatre-vingt- 
quatre  ans,  au  milieu  de  ses  contemporains! 

Mais  attendez  !  la  symphonie  a  cessé.  Une 
actrice  (  c'est  M™^  Vestris  )  s'avance  sur  le 
bord  du  théâtre,  un  papier  à  la  main  ;  pleine 
d'émotion  et  de  grâce,  elle  adresse  au  pa- 
triarche ces  vers,  improvisés  pendant  la  re- 
présentation d'Irène. 


-  113  - 

Aux  yeux  de  Paris  enchanté, 

Reçois  en  ce  jour  un  hommage, 

Que  confirmera  d'âge  en  âge 

La  sévère  postérité  ! 
Non,  tu  n'as  pas  besoin  d'attemdre  au  noir  rivage 
Pour  jouir  des  honneurs  de  l'immortalité  ; 

Voltaire,  reçois  la  couronne 
/  Que  l'on  vient  de  te  présenter  ; 

Il  est  beau  de  la  mériter, 

Quand  c'est  la  France  qui  la  donne  ! 

Tous  les  acteurs  aussitôt  déposent,  en 
s'inclinant ,  leurs  palmes  aux  pieds  de  la 
statue.  L'enthousiasme  était  tel,  qu'une  ac- 
trice alla  jusqu'à  la  baiser,  et  tous  les  autres 
l'imitèrent.  La  plupart  des  spectateurs, 
dit-on,  étaient  en  larmes.  Quant  à  Voltaire, 
il  ne  répétait  que  ces  mots  :  «  On  veut  me 
faire  mourir  de  plaisir.  »  Il  ne  voyait  pas 
seulement  son  triomphe  dans  tous  ces 
hommages,  il  voyait  le  triomphe  de  la  phi- 
losophie, de  la  raison  et  de  la  justice.  Ces 
honneurs  il  les  recevait  avec  joie,  moins 
pour  lui  que  pour  la  cause  sacrée  qu'il 
avait  défendue. 

Quand  tout  fut  fini,  quand  il  fallut  se  sé- 
parer du  vieillard,  sans  doute  pour  ne  plus 
le  revoir,  l'attendrissement  fut  au  comble  : 

«  Il  fut  obligé  pour  sortir,  dit  M.  de 
Gondorcet,  de  percer  la  foule  entassée  sur 
son  passage  :  faible,  se  soutenant  à  peine, 


-  114  — 
les  gardes  qu'on  lui  avait  donnés  pour  l'ai- 
der lui  étaient  inutiles  ;  à  son  approche,  on 
se  retirait  avec  une  respectueuse  tendresse  ; 
chacun  se  disputait  la  gloire  de  l'avoir  sou- 
tenu un  moment  sur  l'escalier;  chaque 
marche  lui  offrait  un  secours  nouveau,  et  " 
on  ne  soufirait  pas  que  personne  s'arrogeât 
le  droit  de  le  soutenir  trop  longtemps.  » 

Les  spectateurs  suivirent  sa  voiture  aux 
cris  de  :  «  Yive  Voltaire  !  »  jusqu'à  sa  rentrée 
à  l'hôtel  Villette.  Lorsqu'il  en  descendit,  dans 
la  cour,  on  se  précipitait  à  ses  pieds ,  on 
baisait  ses  vêtements,  dit  encore  Condorcet; 
et  il  ajoute  :  «  Jamais  homme  n'a  reçu  des 
marques  plus  touchantes  de  l'admiration  , 
de  la  tendresse  publique  ;  jamais  le  génie 
n'a  été  honoré  par  un  hommage  plus  flat- 
teur. Ce  n'était  point  à  sa  puissance  ,  c'était 
au  bien  qu'il  avait  fait  que  s'adressait  cet 
hommage.  Un  grand  poëte  n'aurait  eu  que 
des  applaudissements  ,  les  larmes  coulaient 
sur  le  philosophe  qui  avait  brisé  les  fers  de 
la  raison  et  vengé  la  cause  de  l'humanité.  » 

Voltaire  pouvait  désormais  sans  crainte 
attendre  la  mort  :  il  avait  reçu  le  viatique 
des  grands  cœurs  ;  sa  tâche  était  accomplie. 

Cependant  il  se  remet  à  l'œuvre.  Malade, 
exténué  de  faiblesse,  il  ne  songe  point  au 
repos  ;  il  sait  que  le  travail  est  la  santé  de 


-  115  - 
l'âme  ;  il  s'éteint  physiquement ,  mais  son 
action  morale  n'en  est  point  ralentie.  De 
corps  il  semblait  réellement  détruit.  Gom- 
ment vivait-il  ?  C'était  un  miracle.  Aussi  la 
vue  seuJe  de  Tinconcevable  vieillard  faisait 
du  bien.  Je  ne  sais  quelle  allégresse,  quelle 
espérance  infinie  s'empare  de  tous  ceux  qui 
l'approchent  :  une  bénédiction  s'est  répan- 
due sur  eux  ;  ils  ont  vu  en  l'homme  quel- 
que chose  d'indestructible.  Enfants  ,  vieil- 
lards, peuple,  savants,  fous  et  sages ,  tous  , 
dès  qu'ils  l'ont  aperçu,  entonnent  un  chant 
de  triomphe.  La  seule  présence  du  patriar- 
che eut  une  action  incalculable  sur  la  gé- 
nération naissante  ;  elle  eut  pour  résultat  de 
douer  toute  une  grande  nation.  Que  d'âmes, 
en  eflet,  puisèrent  dans  son  regard  une  étin- 
celle du  feu  sacré  gui  devait  éclore  quelques 
années  plus  tard  !  On  ne  peut  dire  ce  que  son 
voyage  à  Paris  valut  à  la  France  et  au  monde. 
Ce  sont  là  les  mystères  de  l'histoire. 

Après  un  tel  triomphe,  il  comprit  très 
bien  qu'il  n'avait  plus  qu'à  disparaître,  qu'à 
retourner  dans  sa  solitude.  Mais  ce  n'est  pas 
sans  regrets  qu'il  consent  à  s'éloigner  de 
ces  lieux  où  s'est  passée  son  enfance ,  lieux 
désormais  sacrés  pour  lui.  Il  faut  partir  ce- 
pendant, il  le  sent,  ne  fût-ce  que  pour  mou- 
rir en  paix  :  à  Ferney,  aux  portes  de  Genève, 
il  ne  sera  point  tourmenté  par  les  prêtres  à 


—  il6  — 
ses  derniers  moments.  D'ailleurs  sa  colonie 
le  rappelle,  il  lui  vient  de  Ferney  des  sup- 
plications chaque  jour  plus  pressantes.  Ses 
colons  lui  proposent  de  venir  le  chercher, 
de  le  remporter  eux-mêmes  sur  leurs  épaules 
dans  une  petite  chambre-hrancart.  Il  promet 
chaque  jour  et  se  dispose  au  départ;  mais 
il  s'attendrit  à  la  pensée  de  ne  plus  revoir 
la  ville  de  ses  triomphes.  C'est  dans  ce  mo- 
ment de  touchante  mélancolie  qu'il  écrit  ses 
Adieux,  dédiés  à  son  gendre  Villette  (les 
derniers  vers  qu'il  ait  composés  )  : 

Des  Champs-Elyséens,  adieu,  pompeux  rivage, 
De  palais,  de  jardins,  de  prodiges  bordé, 
Qu'ont  encore  embelli,  pour  l'honneur  de  notre  âge, 
Les  enfants  d'Henri  IV  et  ceux  du  grand  Condé. 

Combien  vous  m'enchantez ,  Muses,  Grâces  nou- 
Dont  les  talents  et  les  écrits  [velles, 

Seraient  de  tous  nos  beaux  esprits 
Ou  la  censure  ou  les  modèles  ! 

Que  Paris  est  changé  !  les  Welches  n'y  sont  plus. 

Je  n'entends  plus  siffler  ces  ténébreux  reptiles , 

Ces  tartufes  affreux,  ces  insolents  zoïles. 

J'ai  passé  :  de  la  terre  ils  étaient  disparus. 

Mes  yeux  après  trente  ans  n'ont  vu  qu'un  peuple 

[  aimable , 

Instruit,  mais  indulgent,  doux,  vif  et  sociable  ; 

Il  est  ne  pour  aimer.  L'élite  des  Français 

Est  l'exemple  du  monde,  et  vaut  tous  les  Anglais. 

De  la  société  les  douceurs  désirées 

Dans  vingt  Etats  puissants  sont  encore  ignorées. 

On  les  goûte  à  Paris;  c'est  le  premier  des  arts. 


-  117  - 

Peuple    heureux  !    il  naquît  ,   il  règne  en  vos 

[remparts. 
Je  m'arrache  en  pleurant  à  son  charmant  empire. 
Je  retourne  à  ces  monts  qui  menacent  les  cieux , 
A  ces  antres  glacés  eu  la  nature  expire. 
Je  vous  regretterais  à  la  table  des  dieux. 


Il  allait  donc  partir  ;  mais  son  quasi- 
gendre  ,  mais  M°^e  Denis ,  niais  Belle-et- 
Bonne,  enivrés  de  la  gloire  que  sa  présence 
à  Paris  fait  rejaillir  sur  eux,  insistent  pour 
qu'il  reste  encore.  Villette ,  devenu  lui- 
même  un  poëte  éloquent  au  milieu  de  cet 
enthousiasme  universel ,  lui  remet  un  ma- 
tin ces  vers  qui  aussitôt  circulent  dans 
tout  Paris ,  et  ne  sont  qu'un  écho  de  la  voix 
publique  : 

Quand  la  ville  et  la  cour  vous  offrent  leur  hom- 

[mage , 
Et  qu'un  peuple  enchanté  vous  porte  dans  ses  bras  ; 

Quand  vous  voyez  devant  vos  pas 
Le  respect  et  l'amour  peints  sur  chaque  visage  ; 
Quand  des  pleurs  de  tendresse  échappés  de  nos 

Ont  arrosé  votre  passage  :  [  yeux 

Vous  voulez  nous  quitter!  et  vous  fuyez  ces  lieux 

Où  l'on  adore  votre  image  ! 
Le  Français,  autrefois,  si  léger,  si  volage, 

Gesse  d3  l'être  en  vous  aimant. 
Heureux  législateur  de  ce  peuple  charmant, 
Ainsi  que  ses  plaisirs,  ses  mœurs  sont  votre  ou- 

Oui ,  vous  avez  changé  Paris  ;         [  vrage. 
Couronné,  soixante  ans,  des  mains  de  Melpomène, 

Par  vos  chefe-d'œuvre  sur  la  scène, 


-  118  - 

Vous  avez,  soixante  ans,  éclairé  les  esprits. 

Dg  tous  côtés  ]a  gloire  vous  assiège  ; 
Mais  l'amitié  pour  vous  n'a-t-elle  point  d'attraits? 
Maître  de  tous  les  cœurs  ,  ah  !  restez  à  jamais 

Au  milieu  d'un  si  beau  cortège. 
Les  Welches  d'autrefois  sont  devenus  Français , 
Ces  changements  sont  grands,  mais  c'est  vous  qui 

Soyez  témoin  de  vos  succès,      [  les  faites. 

Et  jouissez  de  vos  conquêtes. 

Il  différa  de  quelques  jours  encore  et  se  re- 
mit au  travail;  mais  la  fièvre  revint  terrible. 

Le  28  mai ,  comme  il  était  très  mal ,  le 
curé  de  Saiut-Sulpice  se  présente,  et  il  es- 
saye fièrement  d'entamer  une  controverse 
avec  le  moribond  : 

—  Reconnaissez-vous,  ]ui  crie-t-il  d'une 
voix  bruyante ,  la  divinité  de  Notre- Sei- 
gneur Jésus-Christ  ? 

Le  malade  fait  un  efiort  suprême  et  ré- 
pond : 

«  Au  nom  de  Dieu ,  ne  me  parlez  pas  de 
cet  homme-là  (1).  »  Le  curé  insiste  :  «  Laissez- 

(l)  Voltaire  a  dit  toute  sa  pensée  sur  Jésus,  et 
l'a  dite  en  termes  magnifiques  au  mot  Religion  du 
Diclionnaire  philosopidque  ; 

a Je  vis  un  homme  dune  figure  douce  et 

simple ,  qui  me  parut  âgé  d'environ  trente-cinq 
ans. . .    » 

On  a  écrit  très  peu  d'aussi  belles  pages  sur  le 
Christ  que  celles  dont  nous  ne  citoas  ici  que  les 
premières  lignes. 


-  119  - 
»  moi  mourir  en  paix  !  >>  dit  le  vieillard  en 
levant  le  bras.  Et  sa  main ,  retombant  sur 
la  tête  du  prêtre  (cet  incident  fut  très  remar- 
qué) ,  fait  rouler  sa  calotte  par  terre.  Celui- 
ci  la  ramasse,  la  secoue  et  sort.  Il  ne  repa- 
rut plus.  Il  alla  publier  parmi  ses  confrères 
que  le  philosophe  de  Ferney  était  mort 
comme  un  impie  ,  mais  qu'il  ferait  jeter 
son  cadavre  à  la  voirie. 

Cependant  Voltaire  conserva  encore  sa 
raison  quelques  heures.  Il  entretenait  dou- 
cement ses  amis  ;  mais  le  délire  vint  bien- 
tôt; il  croyait  voir  le  regard  haineux  des 
fanatiques  ;  il  répétait  à  sa  nièce,  au  milieu 
de  paroles  entrecoupées  :  Ma  pauvre  enfant,  ils 
jetteront  mon  cadavre  à  la  voirie  !  Après  quel- 
ques heures  d'agitation,  il  resta  immobile  et 
silencieux.  Sa  famille  et  ses  amis  atterrés  en- 
touraient son  lit,  s'attendant  à  le  voir  expi- 
rer; ils  admiraient  cependant,  à  ce^moment 
suprême,  la  beauté  de  ses  traits  et  je  ne  sais 
quel  rayon  d'enthousiasme  qui  brillait  en- 
core dans  son  regard.  Mais  quelqu'un 
entre  :  on  vient  annoncer  de  la  part  de  M. 
Lallyfils,  à  M.  de  Voltaire,  s'il  en  est  temps 
encore,  la  réhabilitation  de  son  père.  Le  mou- 
rant, à  ces  mots,  donne  un  signe  de  vie  et 
de  joie,  une  larme  brille  dans  ses  yeux  ;  il 
se  lait  apporter  une  plume  et  un  peu  de  pa- 
pier ;  on  lui  soulève  la  tête,  et  de  sa  main, 


-  120  ~ 
déjà  glacée  par  le  froid  de  la  mort,  iljrace 
ces  mots  : 

Le  mourant  ressuscite  en  apprenant  cette  grande 
nouvelle  ;  il  embrasse  tendrement  M.  de  Lally  ; 
il  voit  que  le  roi  est  le  défenseur  de  la  justice  ; 
il  mourra  content. 

Content,  ce  fut  le  dernier  mot  que  cette 
main  traça,  et  ce  mot  voulait  dire  :  l'huma- 
nité triomphe. 

11  mourait  content!  ce  fut  le  fruit  de  cette 
vie,  consacrée  tout  entière  au  bonheur  des 
hommes. 

11  mourait  content  !  mais  ses  ennemis 
étaient  saisis  de  rage.  Une  réunion  secrète 
d'évêques  eut  lieu,  dans  laquelle  quelques- 
uns  proposèrent,  comme  l'avait  dit  le  curé, 
de  jeter  son  cadavi*e  à  la  voirie. 

Voltaire  respirait  toujours  ;  mais  depuis 
le  billet  à  M.  de  Lally,  il  était  retombé 
dans  l'accablement  et  le  silence...  Pour- 
tant il  prononça  encore  ces  paroles,  en- 
pressant  la  main  de  son  valet  de  chambre  : 
Adieu,  mon  cher  Morand,  je  me  meurs  ;  et  le 
30  mai  1778,  à  onze  heures  un  quart  du  soir, 
il  expira.  11  était  âgé  de  quatre-vingt-quatre 
ans  et  trois  mois. 


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ROUEN.  —  IMP.  DE  D.   BRIÈRE  ET  FILS. 


BÏBLIOTHECA 


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La  Bibliothèque 
Université  d'Ottawa 

Échéonce 


The  Library 

University  of  Ottawa 

Date  due 


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CE    PQ       2106 

•F4N6    1667 

COO       NOËL,     EUGENE    VOLTAIRE    A 

ACC#    1218398 


LVi'.: 


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